CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME
rasins ; c'en était assez pour lui donner sur tous les autres gentilshommes du canton un avantage marqué et que personne ne pouvait discuter.
Parmi tous, un de ceux qui occupaient les derniers rangs, entre les chevaliers et les écuyers, se faisait remarquer par une loquacité bien extraordinaire : c'était un grand homme borgne, qui, de temps en temps, frappait du manche de son couteau sur la table, comme pour donner plus de poids à ses affirmations, et qui dépeignait à son entourage tout le plaisir qu'il y aurait à prendre d'assaut le bourg de Typhaines. Ce brave homme si éloquent n'était autre que Foulques le taciturne ; mais le bonheur de revoir bientôt son maître le jetait hors de ses habitudes.
— Vous ne savez pas, disait-il, s'adressant surtout aux écuyers qui l'entouraient, ce que c'est que monseigneur PhiUppe et comme il entend bien la guerre I Ah ! cette fois, nous allons la faire en grand puisqu'il nous revient, et les communiers vont trouver à qui parler I Je ne leur donne pas huit jours pour avoir leur ville forcée, leurs maisons brûlées et pillées, et si ce qu'on dit de la richesse de ces manants est vrai, je vous promets qu'ici tous les chevaliers vont devenir des comtes, tous les écuyers des bannerets, et tous les sergents d'armes des nobles fieffés. Tenez, il y a ici un homme qui a vu mon maître et qui vous dira quelle prestance il a sur son cheval de guerre. Tenez, c'est ce drôle là-bas, dans le coin, qui regarde je ne sais quoi avec des yeux stupides. Holà I Rigauld, dis-nous un peu ce que tu penses de monseigneur Philippe.
Le garde-chasse de l'abbé, ainsi interpellé, parut sortir d'un rêve ; il répondit par quelques mots inintelligibles à l'apostrophe de l'écuyer, et continua à tenir ses regards attachés sur les femmes de la châtelaine. Il y avait dans sa figure une expression singulière qui tenait beaucoup de l'épouvante ; mais nul n'y prit garde. Foulques continua à pérorer avec les écuyers qui l'entouraient et quelques chevaliers, tandis qu'au bout de la table, Mahaut s'entretenait, d'une façon plus tranquille, avec le chanoine, son sénéchal et les vieux gentilshommes. Le forestier était si absorbé qu'il ne touchait pas au morceau de lard et au pain d'orge placés devant lui dans son assiette de bois. La bouche béante, le front pâle, il semblait considérer un objet
effroyable, et tant que dura le souper, il resta dans cette attitude, qui aurait certainement attiré sur lui un déluge de questions dans tout autre moment et dans toute autre compagnie.
Le repas achevé, tous ceux qui n'avaient pas de devoirs militaires à remplir pour la nuit, se retirèrent dans les réduits, dans les salles affectées au repos ; le chanoine fut conduit dans l'oratoire où à la hâte on lui avait dressé un lit, et Mahaut ayant recommandé, avec quelque bonté apparente, Damerones à ses femmes, prit le chemin de sa chambre. Elle allait en ouvrir la porte, quand elle se sentit retenue par sa robe. Le corridor était sombre, la lampe que la châtelaine tenait à la main en éclairait seule les épaisses ténèbres. Mahaut, étonnée, se retourna, et vit devant elle la stature élevée et les haillons sauvages de Rigauld.
— Que me veux-tu ? dit-elle au serf.
— Demoiselle, répondit celui-ci, laissez-moi entrer dans votre chambre. Il faut que je vous parle.
^îahaut, toujours préoccupée, soucieuse, inquiète, pleine de projets, crut que le forestier venait lui révéler quelque trahison, quelque embûche secrète de ses ennemis, quelque faiblesse de ses amis. Elle connaissait le dévouement de Rigauld à l'abbé, et par suite à elle-même ; elle n'hésita donc pas, et étant entrée dans sa chambre, elle fit signe au garde-chasse de la suivre, et ferma elle-même la porte.
Elle s'assit, et regardant Rigauld d'un air grave :
— Qu'as-tu à me dire ?
— Connaissez-vous cette femme vêtue d'une robe bleue, qui était à table ce soir dans votre grand'salle ?
— Oui, c'est Damerones, ma prisonnière, que demain matin, je dois échanger contre monseigneur Philippe, mon fiancé. Sais-tu quelque chose qui la concerne ?
Rigauld regarda autour de la chambre d'un air méfiant, et baissant la voix :
— Pour (|ui la prenez-vous, demoiselle ? continua-t-il.
— Pour qui je la ])rends ? luais pour la fille de maître Simon, le marchand de toiles, un des chefs des communiers de Typhaincs.
— Vous vous trompez, elle n'est pas ce qu'elle vous semble.
— Es-tu fou, misérable, ou veux-tu te jouer de moi ? Le chanoine Norbert la connaît et me répond d'elle.