‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 13 sur 169 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

faut que l'humeur de messire Geofîroy ait bien changé pendant mes cinq années d'absence pour qu'il se soit résigné à descendre de son cheval de guerre et à se ranger sous votre règle.

— Vous allez tout savoir, repartit l'abbé. Mais avant que je commence, répondez-moi. Votre père, lorsqu'il vous ordonna d'aller en terre sainte afin d'accomplir un vœu qu'il avait fait, vous dit-il les motifs de cette résolution ?

— Non pas, répondit naïvement messire Philippe ; mon redouté seigneur n'avait pas l'habitude de m'expliquer ses commandements, et quand il avait parlé, c'était assez, il me fallait obéir.

— Je vais donc vous apprendre des faits qu'il vous est nécessaire de connaître pour me bien comprendre. Il y a plus de vingt ans, messire Geofîroy conçut le projet de prendre la croix. Bien que marié et venant de vous voir naître, il voulut aller en Syrie répandre quelques gouttes de son sang pour gagner une éternité de joies célestes. Ne songeant qu'à son louable dessein, et bien résolu à l'exécuter, par malheur, il manquait d'argent, et non seulement il lui fallait s'équiper, il était encore contraint d'engager à sa suite un nombre suffisant d'écuyers, de sergents d'armes et d'archers. Aussi il se désolait et ne savait quel parti prendre lorsqu'un bourgeois de son domaine vint le trouver et lui proposa une forte somme, s'il voulait en retour lui accorder la liberté à lui et à tous les gens de main morte qui habitaient ses terres. Messire Geoffroy réfléchit moins qu'il ne l'aurait dû aux conséquences de cette proposition, et, pressé de partir, il acquiesça à tout ce que voulurent ces gens. En conséquence on lui compta l'argent convenu ; il leva une belle troupe d'hommes d'armes, et laissant la dame de Cornehaut, avec son jeune enfant, dans son manoir, il partit pour la croisade. Au bout de trois années il revint. Il revint seul, tous ses compagnons avaient péri, les uns sous les flèches des Sarrasins, les autres de maladie ; il revint pauvre, à pied traînant la besace et défiguré par la fatigue. Et pourtant, depuis le moment où il avait remis le pied sur la terre chrétienne, la pensée de retrouver son château, ses domaines, lui avait rendu un peu de joie. Quel ne fut donc pas son étonnemcnt lorsque, venant à gravir le rocher que couronne son manoir, il vit sur le donjou une autre bannière

que la sienne I II sentit alors pour votre mère et pour vous l'amertume de mille inquiétudes. Un paysan qui descendait la hauteur lui apprit que, quelques mois après son départ, la dame de Cornehaut s'était adressée à ses vilains, qui ne payaient plus les tailles ; mais que ceux-ci avaient montré la charte de leur affranchissement et s'étaient moqués des impuissantes réclamations d'une femme ; que, dans son embarras, la châtelaine, manquant du nécessaire derrière ses vieilles murailles, avait prêté l'oreille à de pernicieux conseils, et qu'elle avait vendu le château aux manants, qui, depuis un mois, en étaient devenus les maîtres et y avaient planté le drapeau de leur commune. Quant à la dame de Cornehaut, elle s'était retirée chez un de ses parents à quelques lieues de là, et y vivait pauvrement avec son fils.

Quand messire Geoffroy eiit entendu ce récit, son cœur fut sur le point de se briser, et il m'a raconté depuis que ce qui lui avait fait le plus de peine, ce n'était pas la misère de sa famille, mais la vue d'une bannière étrangère flottant sur la demeure de ses aïeux. Il lui sembla qu'il avait été vaincu, que ses armes étaient déshonorées, et il s'abandonna aux plus tristes réflexions.

Quand il eut quitté le paysan qui, sans le reconnaître, lui avait donné tous ces détails, il s'assit sur une pierre au bord du chemin, mangeant un mauvais morceau de pain d'avoine qu'une bonne femme lui avait donné le matin, et ne pouvant détacher des tours de son château perdu ses yeux que les larmes voilaient. Il pensait à sa position et cherchait en lui-même ce qu'il fallait faire ; il était très embarrassé, mais il ne pouvait s'imaginer que Dieu, dont il était le serviteur et le soudoyé, voulût à ce point mal récompenser son service, que de le faire mourir de faim et de le couvrir de honte. En ce moment passa près de lui un autre homme qu'il reconnut pour un ancien palefrenier de son écurie. Vêtu d'un bon justaucorps de drap tout neuf, le manant était monté sur un vigoureux cheval et portait sa femme en croupe, tout en échangeant avec elle des propos qui les faisaient rire l'un et l'autre. Messire Geoffroy pensa que sa femme à lui et son fils étaient peut-être privés du nécessaire, et il s'abandonnait à cette triste pensée quand il entendit ces mots :

— Tiens, vagabond 1

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