CHAPITRE VINGT-TROISIÈME
traîtres ou des mécréants pour montrer plus de défiance que leurs ennemis ! Puisque la demoiselle du Cornouiller se fie ainsi à nous, maître Simon ira seul au devant de sa fille, et il ne sera pas dit que nous sommes incapables de courtoisie.
— Saint père, dit monseigneur Philippe, les manants sont de grands scélérats, mais je suis fâché que, parmi eux, soit né ce forgeron ; il a le cœur d'un véritable homme d'armes. Toutefois, n'oubliez pas que j'ai les mains rudement serrées, et bien que je n'en aie rien dit, maître Simon, que voilà, a trop bien fait les choses et j'ai hâte d'être débarrassé de ces menottes.
A ces paroles, Payen, tirant sa dague, rompit les liens, et le brave Philippe secoua avec une expression de joie bien vraie et bien sincère ses vigoureux poignets, sur lesquels l'étreinte des cordes avait imprimé des cercles et des meurtrissures bleuâtres ; puis, prenant sa course, il s'élança vers le pont. La première personne qu'il aperçut, ce fut naturellement Mahaut., Il poussa un cri joyeux, et courant se jeter à genoux devant elle, il lui prit les deux mains et les mit sur sa bouche en disant :
— Ah 1 demoiselle ! Ah ! Mahaut I est-ce bien vous que je revois ? Ah I Mahaut ! après tant de temps 1 Comme vous êtes embellie I comme je vous retrouve charmante. Sur «mon âm.e, demoiselle, je n'ai de ma vie rien imaginé de si beau que vous ! Oui, sur mon âme et mon salut, demoiselle, je vous aime de tout mon cœur, et je serais mort mille fois plutôt que de vous fausser ma parole 1 Je suis bien récompensé de ma fidélité, maintenant que je vous vois et que vous me semblez plus parfaite que le paradis I
En prononçant ces propos entrecoupés, monseigneur Philippe était rouge, ému, troublé, balbutiant ; il n'avait plus bien sa tête, le bon chevalier, et ce n'était pas une figure de rhétorique qu'il avait employée en disant que Mahaut lui semblait plus parfaite que le paradis ; rien que de la regarder, il se croyait au septième ciel.
Soudain il entendit la grosse voix de maître Simon éclatant comme le tonnerre à côté de lui.
— Misérable, disait le consul à sa fille, reviens dans la famille que tu as déshonorée, dans la ville que tu as trahie I
Viens, dans les larmes et les châtiments, faire pénitence à tout jamais, de ta bassesse et de ton crime.
— Arrêtez 1 répondit aussitôt Norbert ; arrêtez, maître Simon 1 Je vous défends, au nom de l'autorité que je tiens du ciel, d'exercer contre cette pauvre fdle les inventions diaboliques de votre haine. Je serai là pour vous surveiller 1
Aux premiers mots du consul de Typhaines, monseigneur Phihppe était sorti de l'extase dans laquelle la vue de sa fiancée l'avait jeté. Il s'était retourné et avait vu Damerones qui, les bras croisés sur la poitrine, arrêtée au bout du pont, ne passait pas et le regardait, les yeux secs, mais avec une expression si déchirante de douleur que, bien médiocre physionomiste, il en fut ému ; mais il crût qu'elle le croyait oublieux ; alors il se releva lentement et tenant toujours les mains de ÎMahaut dans les siennes, car il ne pouvait se décider à les laisser, il dit d'une voix douce et affectueuse :
— Adieu, jeune fille ; je ne méconnaîtrai jamais ce que vous avez fait pour moi ; je m'appelle Philippe de Cornehaut, et jamais mon nom ne sera taché par la bassesse d'une ingratitude. Souvenez-vous bien que je vivrai malheureux tant qu'une occasion ne se sera pas trouvée de vous rendre service, et non seulement je serai toujours prêt à me mettre en campagne pour vous ; mais je chercherai comment m'y prendre afin que, jusque dans votre vieillesse, mon souvenir vous reste comme celui d'une honnête chevalier. Et vous, maître Simon, reprit-il d'un ton rude en se tournant vers le consul, si j'apprends que jamais vous avez arraché une larme à votre fille, je vous promets de vous briser les os et de vous faire sauter toutes les dents 1 Du reste, ajouta-t-il d'un ton jovial, c'est ce qui pourra bien vous arriver dans tous les cas.
Comme il achevait cette harangue, deux lourdes mains se posèrent sur ses épaules.
— Et moi ? dit Foulques.
Monseigneur Philippe répondit avec feu aux tendresses de son vieil écuyer. Quand on a couru le monde avec un serviteur et qu'ensemble on a souffert le froid et le chaud, et la faim et la soif, et fait fuir l'ennemi, on l'embrasse de grand cœur à l'occasion. L'attendrissement du maître et de l'écuycr un peu calmé. Foulques dit à son seigneur, de l'air d'une nourrice avisée :