CHAPITRE VINGT-TROISIÈME
— J'ai pensé que vous seriez amené tête nue, comme un prisonnier, par ces mécréants. Voici un heaume que je vous ai choisi au Cornouiller. Soyez tranquille, il est de bonne trempe. Je me suis amusé toute la soirée d'hier à frapper dessus avec mon épée et il n'a pas bougé. Puis, tenez encore, voici une fameuse lame I Pendez-vous-la au côté 1
— Pauvre Rudaverse ! dit monseigneur Philippe en soupirant.
— Nous la retrouverons, répartit Foulques d'un air sûr de son fait ; prenez-moi aussi cette lance. Ma foi ! vos armes n'y sont pas bien peintes, mais je vous avoue qu'en l'absence d'un plus habile, c'est moi qui...
Le géant prit un air modeste et serra encore la main de son maître.
— A cheval ! dit Mahaut d'une voix brève. Monseigneur Philippe sauta en selle avec une prestesse
qui indiquait que sa vigueur n'avait pas souffert de la captivité, puis, lorsque, par une volte habile, il se fût mis à côté de sa fiancée :
— Il me semble, murmura-t-il d'une voix soumise, que vous avez l'air fâché contre moi, demoiselle ?
— Pourquoi ? répliqua Mahaut sèchement.
— C'est que vous ne m'avez point dit encore un mot de bonne amitié. Peut-être êtes-vous irritée de toutes les sottises que j'ai faites depuis mon retour. J'aurais dû, il est vrai, ne pas me laisser prendre ; mais, après tout, je ne vous en aime pas moins.
— N'y prenez pas garde, monseigneur, répliqua la châtelaine, et répondez seulement à ma question. Que pensezvous de cette Damerones ?
— C'est une bonne et loyale fille, répondit le chevalier avec simplicité.
— Bien, monseigneur. Mais sa vue vous plaît ?
— Ma foi, elle m'a fait grand plaisir dans le cachot de Typhaines !
— Vous allez me remercier alors quand je vous aurai appris que c'est une sorcière qui vous trompait ?
— Une sorcière ? C'est vous qui vous trompez, demoiselle. Damerones est une bourgeoise très honnête et point sorcière, que je connais depuis de longues aimées. Tenez 1 Je l'avais vue, à ce qu'elle m'a rappelé, à Cambrai 1
Mahaut rougit de dépit. Sorcière, fée ou simple mortelle, Damerones lui sembla plus haïssable que jamais. Elle reprit d'un ton qu'elle s'efforça de rendre insouciant :
— Vraiment, ce n'est pas une sorcière ? alors je suis fâchée de l'ordre que j'ai donné à son égard.
— Voilà que vous me parlez toujours de Damerones, et point de vous ni de moi, interrompit, d'un ton un peu boudeur, le brave chevalier. Eh I mon Dieu I elle m'a sauvé la vie et, sauf que ce n'est qu'une bourgeoise, je crois vraiment que je l'aime beaucoup ; mais toujours parler d'elle m'ennuie, quand je vous revois après un si long temps.
— Nous n'en parlerons plus désormais, si ce sujet ne vous agrée pas, répliqua Mahaut en décochant à son fiancé un regard moitié cruel, moitié railleur ; souffrez seulement que nous ayons pleuré sa fin tragique et il n'en sera plus question entre nous.
— Sa fin tragique ? j'espère qu'elle vivra et sera heureuse ! INIais causons d'autre chose.
— Vivre heureuse ? Elle est damnée d'avance et de toute éternité I Vivre ? Elle en a peut-être encore pour deux heures.
— Que signifie tout cela, demoiselle ?
— Rien autre chose, sinon que mes hommes d'armes embusqués dans le bois Rusquet vont lui tordre le cou et la jeter à l'eau par mon ordre.
— Vous plaisantez, je gage ? s'écria monseigneur Philippe, en arrêtant tout court son cheval.
— Jamais je ne fus plus sérieuse, et c'est ainsi je crois qu'il faut traiter les sorcières.
Le chevalier baissa la tête, soupira, rougit, se troubla, puis remit son cheval en route. Il marchait pourtant à une demi-longueur derrière Mahaut. Évidemment une lutte violente se livrait dans son esprit ; il redoutait fort la colère de son arrogante fiancée, mais aussi il ne pouvait se résoudre à laisser périr sa bienfaitrice. Enfin, tout à coup, il se leva, par un mouvement brusque, sur les étriers, regarda derrière lui, rencontra les yeux de son écuyer et s'écria d'une voix de tonnerre :
— A moi. Foulques, au galop I
Enfonçant ses éperons dans les flancs de son destrier, il partit comme le vent, dans la direction du pont qu'il