‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 122 sur 169 · CHAPITRE VINGT-TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-TROISIÈME

venait de quitter, il le passa ventre à terre, et s'enfonça, suivi du brave compagnon que l'amitié lançait après lui, dans la partie de plaine qui le ramenait vers Typhaines. Je renonce à peindre le désappointement, la colère, la honte, le désespoir de IMahaut, lorsqu'elle vit ce brusque départ, qu'en sa qualité d'amante jalouse, elle ne manqua pas d'attribuer à une cause toute autre que la véritable. Elle resta comme anéantie semblable à une statue de pierre, entourée de ses dix compagnons non moins stupéfaits qu'ellemême.

Et, cependant, le bon chevalier courait toujours et Foulques avait peine à se maintenir à une distance raisonnable de son maître. Tout en poussant après lui, l'écuyer doutait peu que son maître ne fût devenu fou ; il n'avait pas entendu l'entretien de Philippe avec Mahaut, et, d'ailleurs, il ne savait rien de Damerones ; il ne pouvait donc concevoir quelle étrange lubie ramenait le prisonnier à peine délivré du côté de la ville où il avait été sur le point de périr. Sa cervelle roulait mille observations des plus justes contre une escapade qui ne semblait pas avoir le sens commun.

Mais avant que Foulques eût rejoint son maître d'assez près pour lui faire entendre ses remontrances, monseigneur Philippe avait gagné beaucoup de terrain. La plaine était déjà franchie, et le hardi chevalier s'était lancé dans les bois qui formaient ce labyrinthe, dont le défilé du bois Rusquet occupait le centre. Ce fut à quelques cents pas de ce Ueu de danger que Foulques réussit enfin à se mettre à côté de son maître.

— Par la mort de Dieu 1 monseigneur, vous êtes fou !

— Au diable 1 Ne me fais pas de prédications ! C'est bien assez de ce qui m'arrivera plus tard du côté de Mahaut 1 Prépare-toi à donner de bons coups de lance.

— Sur les bourgeois ? Ils sont douze et nous ne somme que deux.

— Non, sur les hommes d'armes du Cornouiller.

— Ah 1 bah 1 Je les ai vus partir cette nuit ; il y en a trente au moins et des meilleurs. Est-ce qu'ils sont en embuscade pour attendre les communiers ?

— Oui, et enlever Damerones, la bourgeoise que tu as vue, et qui m'a sauvé de la hache de son père.

— Eh 1 grand Dieu I monseigneur, votre honnêteté va

nous coûter bon, peut-être ne réussirons-nous à rien, et par dessus le marché, allons-nous nous faire malmener des deux partis. Il vaudrait mieux nous arrêter ici, réfléchir, et venir au secours de votre Damerones d'une autre façon.

— Je prends la plus brève ; si elle ne te convient pas, va-t'en 1

Foulques ne répondit plus. Il enfonça de colère ses deux éperons dans les flancs de son cheval qui, d'un bond, le porta sur la même ligne que son maître. En ce moment, les deux chevaliers entendirent, dans le fourré, un grand bruit de ferrailles, d'armes et de cliquetis, des trépignements de chevaux, enfin, des cris et des imprécations terribles. Au tournant du sentier, que la rapidité de leur course leur eut bientôt fait franchir, ils virent tout.

Ce lieu, vrai coupe-gorge, était une petite clairière assez peu étendue, et plus large que longue ; cette clairière était bordée d'arbres épais, et de rochers derrière lesquels s'embusquaient les maraudeurs et les pillards, ordinaires habitants de ce passage difficile. C'était derrière ces remparts, ces murs naturels que le sénéchal du Cornouiller avait disposé ses hommes des deux côtés de la route ; au moment où les cavaliers de Typhaines s'étaient trouvés bien engagés dans le défilé, il avait tiré de son cor, un son unique mais retentissant, et, à l'instant, tous ses compagnons s'étaient élancés de leur double embuscade. Comme le sentier était extrêmement étroit, il était évident que les bourgeois, attaqués de toutes parts, n'avaient que deux choses à faire, ou se rendre ou bien se laisser massacrer. 11 n'y avait pas d'autre alternative.

Le sénéchal, peu curieux de livrer sans besoin un combat à outrance, s'il pouvait remplir sa mission à un prix moins cher, était allé criant :

— Rendez la prisonnière 1 rendez Damerones et vous aurez chemin libre 1

Mais, à ces cris, Simon et Payen avaient répondu en poussant leurs chevaux contre les cavaliers et en couvrant de leurs épées le chemin qui menait à la jeune fille. Bien soutenus par leurs compagnons, ils avaient fait un effort terrible pour rompre la muraille d'acier placée en travers de leur passage, et, repoussés par l'énergique résolution des ser-

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