‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 123 sur 169 · CHAPITRE VINGT-TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-TROISIEME

gents d'armes, ils n'avaient plus eu d'autre ressource que de se retirer au centre de la clairière.

Simon se battait avec un courage désespéré et morne ; il ne criait pas, il ne prononçait pas une parole ; ses coups tombaient comme la foudre que le roulement du tonnerre n'a pas annoncée. Dans sa haine contre les ennemis de Typhaines, il n'était pas surpris de trouver de leur côté la perfidie et la trahison. Mais Payen, jeune, bouillant, facile à enthousiasmer, facile aussi à indigner, ne tarissait pas en invectives et en injures contre les misérables ^dolateurs de la foi jurée. Chaque fois que son épée martelait un casque ou un haubert, elle tombait accompagnée d'une injure. Sous sa cotte de mailles, le forgeron étouffait de rage et de colère, et ces sentiments véhéments semblaient redoubler sa force naturelle.

JNIonseigneur PhiUppe et Foulques arrivèrent à toute bride à ce moment de résistance enragée et héroïque. Aux cris de Typhaines ! et de Cornouiller I qui retentissaient déjà sur le champ de bataille, sa voix sonore mêla aussitôt les cris terribles de Cornehaut ! Cornehaut 1 Et sa lance du premier coup jeta par terre, les jambes en l'air, le seigneur sénéchal lui-même, qui ne s'attendait à rien moins, et qui roula dans l'herbe avec tout le laisser aller d'une quille atteinte en plein par la boule d'un joyeux villageois. Foulques fit mieux encore ; il donna un coup d'épée de revers et jeta sous les pieds des chevaux un sergent d'armes, tandis que, de la main gauche, empoignant au cou Rigauld, qui, à pied, son couteau à la main, cherchait à parvenir jusqu'à Damerones, il serra si fort la gorge de son ami le forestier, que s'il ne l'avait pas tout à coup reconnu, il l'étranglait sans le moindre scrupule. Mais, par bonheur, ses yeux tombèrent droit sur le visage de sa victime, et se ressouvenant des bons sentiments du garde-chasse, de son attachement à ses seigneurs, et de sa haine pour les communiers, il le jugea digne de merci et le lâcha, de sorte que, tout trébuchant, à moitié étouffé, et les yeux à l'envers, Rigauld alla les bras étendus, s'abattre sur le corps du sénéchal, et les cris de Cornehaut 1 Cornehaut I retentirent de plus belle.

La confusion se mit parmi les assaillants. Cependant, cinq à six d'entre eux s'acharnaient sur le forgeron et celuici avait grand'peine, malgré son courage et sa force, à les

maintenir à distance. Monseigneur Philippe poussa droit du côtéde Payen :

— Tenez bon 1 fier bourgeois, lui cria-t-il, je viens à votre aide 1

Dans des moments pareils on accepterait le secours du diable. Payen reprit de nouvelles forces, saisit son bouclier à deux mains, car son épée venait de se casser, et se levant tout droit sur les étriers, il donna de son arme défensive sur la tête d'un homme d'armes aventureux, d'une manière si rude, qu'il s'en débarrassa pour jamais en lui fendant le crâne. Aussitôt, entraînant le cheval de Damerones, il réussit à placer la jeune fille au centre d'une espèce de triangle dont lui, le chevalier et maître Simon formaient les pointes.

Malgré les vigoureux faits d'armes, malgré l'audace miraculeuse du chevalier, de Foulques et des bourgeois, on pourrait douter que l'action étourdie de monseigneur Philippe eût pu être couronnée de succès, si la diversion qu'il apportait avait été bornée à la puissance de son bras ; car, enfin, les hommes d'armes du Cornouiller étaient là, trois fois plus nombreux que les bourgeois, et deux hommes de plus, quel que fût leur courage, ne pouvaient apporter un renfort suffisant. Mais le cri de Cornehaut 1 fit plus pour démoraliser les assaillants, que les beaux coups d'épée des deux intrépides qui le poussaient ; ils savaient que le chevalier était le fiancé de leur maîtresse et, par conséquent, à moitié leur maître. Ils devinrent donc fort indécis sur le rôle qu'ils étaient venus remplir dans le bois Rusquet : lorsqu'ils virent le sénéchal par terre et incapable de leur donner des ordres, ils trouvèrent leur situation encore plus ambiguë, et, dans le doute, se défendant plutôt qu'attaquant, ils ne serraient plus que mollement ceux qu'ils auraient dû accabler. Bientôt l'œil de faucon de monseigneur Philippe ne tarda pas à apercevoir des vides parmi ceux qui gardaient l'issue du sentier du côté de Typhaines. Il se pencha vers Payen.

— Prenez la jeune fille, dit-il à demi-voix, et partez au galop.

Le jeune consul comprit à l'instant et obéit. Simon, dont le regard actif se portait, tour à tour, sur tous les points du •combat, vit l'action, et sentant que c'était là le moment

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