CHAPITRE VINGT-TROISIÈME
décisif, cria : Typhaines ! et suivit Payen avec ce qui restait debout des cavaliers de la commune ; Philippe et Foulques restèrent pour former l'arrière-garde. Mais leur tâche ne fut pas difficile : aussitôt que les sergents d'armes s'étaient vus débarrassés de la nécessité d'exterminer ou de prendre toute cette troupe si bien apprise à se défendre, ils avaient commencé, pour la plupart, par courir à leur chef et par le mettre sur ses pieds. Le reste comprenant qu'il ne s'agissait plus de combattre contre les bourgeois, mais uniquement contre le chevalier et Foulques, s'était peu soucié de l'emploi, et, après une apparence de poursuite qui n'avait pas été prolongée plus de vingt-cinq pas, avait laissé les deux héros rejoindre, si bon leur semblait, ceux qu'ils venaient de sauver, et qui, après tout, n'étaient autres que leurs plus mortels ennemis.
Ce fut précisément la réflexion de Foulques, lorsqu' eurent disparu les derniers cavaliers de Typhaines.
— Je pense, monseigneur, dit-il à son maître avec humeur, que je ne me suis pas conduit en homme qui a peur des coups ?
— T'ai-je jamais dit rien de semblable, mon brave Foulques ? répondit le croisé.
— J'avais cru l'entendre ; mais peu importe. Maintenant que voilà la bataille finie et votre Damerones délivrée, qu'allons-nous faire ?
— Ah I oui, qu'allons-nous faire ? s'écria le chevalier d'un air étonné ; je n'y avais, je t'avoue, pas encore pensé.
— Cela en vaut pourtant la peine.
— Certainement. Pensons-y donc maintenant. Si nous continuons à pousser droit devant nous, nous arriverons immanquablement à Typhaines, qui n'est plus très loin d'ici, et ce n'est pas là précisément que je me serais cru ce matin l'envie de coucher ce soir.
— Avez- vous changé d'avis ?
— Nufiement 1 J'ai vu, pendant le combat, les regards qu'à travers la visière de son heaume le vieux Simon jetait sur moi, et je suis sûr que, malgré le secours que je lui portais, peu s'en est fallu qu'il ne me traitât comme j'ai fait ces pauvres soudoyers de Mahaut. Non I non 1 je n'ai nulle hâte de rentrer dans les murs de Typhaines ; mon ancien logement est encore trop bien préparé pour me recevoir.
— Hum I poursuivit Foulques, si nous retournons en arrière, la compagnie que nous avons si mal arrangée tout à l'heure ne sera peut-être pas disposée à nous ménager à son tour.
— C'est bien possible, mon ami, répondit le chevalier ; mais, au cas où nous pourrions parlementer avec ces braves gens, qui, d'ailleurs, doivent être plus traitables que des conununiers, et plus loyaux, surtout, je ne me soucie que peu de reparaître en ce moment devant la demoiselle. Je crois que j'ai fait mon devoir ; j'en suis sûr. Mais Mahaut doit être irritée : je l'ai très certainement ofïensée ; elle s'imagine, à coup sûr, je l'ai bien deviné, que Damerones me tient au cœur par amourette. Tout bien pensé, je ne me soucie pas de l'afîrontcr aujourd'hui.
— Comme je vous reconnais là ! s'écria Foulques avec une expression d'humeur. Quand nous étions en Syrie, en Grèce, en Italie, en Sicile, vous me disiez vingt fois le jour : Ah I si je pouvais revoir la demoiselle I Et maintenant qu'il ne dépend que de' vous de ne plus la quitter, vous semblez ne désirer que d'en être loin 1 Allons I vous êtes comme un enfant 1 Si nous n'avions pas entre nous et le Cornouiller cette bande de soudoyers qui doivent être exaspérés contre nous, je vous crierais du haut de ma tête : allons souper et nous coucher, c'est assez d'exercice pour aujourd'hui I Si la demoiselle doit gronder, vous l'apaiserez 1 Si vous ne l'apaisez pas, eh bien I quoi ? elle se calmera d'elle-même, et demain tout sera raccommodé I Voilà ce que je voudrais pouvoir vous dire I Mais vraiment, placés comme nous le sommes entre deux bandes de loups, ne pouvant ni avancer ni reculer, j'ai bien peur que le seul parti à prendre ne soit de nous enfoncer dans le bois, d'ôter la bride de nos chevaux et de nous étendre au pied d'un arbre, en mâchant une oraison à saint Julien pour seul et unique souper I Et, par la splendeur de Dieu I que le ciel vous puisse envoyer dorénavant d'autres imaginations que celle d'aujourd'hui 1
— Tu es de mauvaise humeur, Foulques, répliqua le chevaher en haussant les épaules, et nous allons nous prendre aux cheveux ; car je ne suis pas gai non plus. J'ai cependant une idée que ta cervelle de taureau n'aurait jamais pu concevoir, mais que peut-être elle va comprendre.
— Voyons, cette idée, que dit-elle ?