CHAPITRE VINGT-QUATRIEME
aurez encore un terrible compte à débrouiller avec nous. Du reste votre vin est bon.
— Laissons ces débats, dit monseigneur Philippe. Pour le moment nous sommes amis, et je vous demanderai de me faire conduire dans une chambre : le souper est achevé, et j'ai besoin de repos.
En parlant ainsi, le chevalier avait l'air triste et abattu. Les moines pensèrent que le souvenir de la perte de son domaine et, peut-être aussi, celui de la mort tragique et encore toute récente de son père, l'avaient saisi en entrant dans leur abbaye qui, à la vérité, jouait un rôle assez malencontreux dans sa vie. Ils ne se trompaient pas tout à fait. Au moment où on lui avait dit que son épée était placée près du cercueil de monseigneur Geoffroy, Philippe avait senti des larmes bien près de déborder, pourtant il s'était remis. Le souvenir de son donjon de Cornehaut ne manqua pas non plus de l'affliger ; mais, surtout, et cette pensée ne le quittait plus, il se représentait IVIahaut irritée et offensée, et bien que sûr de son innocence et se rendant bon témoignage à lui-même de n'avoir fait que son devoir, il craignait encore d'être coupable.
Le chevalier n'était pas doué d'une de ces intelligences promptes et subtiles qui, embrassant plusieurs idées à la fois, sont capables de les suivre sans les embrouiller l'une dans l'autre ; c'était seulement lorsqu'il avait du temps devant lui, qu'il comprenait aussi bien que qui que ce fût, et, vraiment, après y avoir songé beaucoup, il avait fini par rester convaincu que sa fiancée le supposait coupable, au moins, d'avoir encouragé Damerones. Il aurait donc voulu pour tout au monde, qu'un ami plus éloquent que lui-même et bien au fait de la pureté de ses sentiments, prît la peine d'éteindre les soupçons de Mahaut.
La vue de Rudaverse, qu'un frère lai lui présenta à son arrivée dans sa chambre, lui fit plaisir ; il embrassa cette chère épée comme il aurait pu faire Mahaut elle-même, si pareil bonheur lui avait été accordé par la fière et réservée demoiselle ; néanmoins, au bout d'un moment, il oublia Rudaverse pour se replonger dans ses inquiétudes et dans ses craintes.
Quant à Foulques, puisque l'épée était retrouvée, tout allait bien. Il se promit de la fourbir avec le plus grand soin,
et. sur cette pensée délicieuse, il s'endormit jusque vers le milieu de la nuit. Son maître qui n'avait pas fermé les yeux, le réveilla, pour prendre le chemin du Cornouiller avant que la lumière de l'aube eût pu rendre leur sortie de l'abbaye visible aux gens de Typhaines et inspirer à ces irréconciliables ennemis le désir de les poursuivre. Les moines et le prieur étaient à chanter matines. Philippe ne jugea pas à propos de les déranger et ayant sellé son cheval lui-même, pendant que Foulques en faisait autant pour le sien, il regagna la porte qui lui fut ouverte avec beaucoup de grâce par le frère portier, et se mit en chemin.
Monseigneur Philippe et Foulques marchant tous deux, le heaume en tête, la visière fermée et la lance droite, ne rencontrèrent que quelques grives et un daim, et lorsqu'ils arrivèrent au bois Rusquet, ils ne virent que la terre foulée et ensanglantée par le combat de la veille. Les blessés et les morts, s'il y en avait eu, étaient déjà transportés ailleurs. De cette façon, les deux compagnons arrivèrent sans nulle malencontre à la tour du Cornouiller.
Ils mirent pied à terre dans le préau, confièrent leurs chevaux à un page, et Foulques étant resté là, sans se soucier de ce que pourraient lui dire ses amis de l'avantveille que, la veille, il avait traités en ennemis, le croisé monta dans l'appartement supérieur du donjon et trouva Mahaut qui, entourée de ses femmes, lui fit un accueil glacé.
Il s'assit près d'elle avec embarras et se mit à jouer avec quelques flocons de laine tombés de la quenouille de la demoiselle, puis voyant que sa fiancée ne lui parlait pas :
— Je vais, lui dit-il, m'expUquer bien franchement. Vous me voulez du mal de ce que j'ai fait ; je vous assure que vous vous trompez et que vous n'avez nul motif de m'en vouloir.
— Il se peut qu'il en soit ainsi que vous le dites, répliqua sèchement Mahaut.
— Je ne sais pas comme vous l'entendez ? répondit-il, surpris.
— Bien simplement, répondit-elle. Hier, vous m'avez désobéi, vous avez attaqué et blessé mes hommes, vous avez arraché à ma justice une sorcière.
— Ce n'est point une sorcière.