‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 129 sur 169 · CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME

.rrT ^f ^^^-^"^ "!^ ange 1 Dès que je voulais la reprendre, vous n'aviez pas à me contredire.

— C'était me déshonorer.

— Il est bien honorable pour un chevalier de se faire le serviteur d une bourgeoise éhontée

— Éhontée ou non, dit Philippe avec impatience, elle n est pas ma dame et je ne suis pas son serviteur. Mais, par la gloire du Christ, croyez-vous, demoiselle, que cet entretien-ci m amuse ? Faites-moi meilleur visage, je vous prie I

-- D accord I Vous avez raison, dit Mahaut, et je vous répète que je n'ai peut-être nul motif de vous en vouloir

— Encore une fois, faites-moi comprendre ces paroles • elles ne s accordent pas avec l'air de votre visage.

— Depuis cinq ans que nous ne nous sommes vus, monseigneur. Il a pu se passer bien des choses ; parti avec l'honneur dans ame, vous êtes peut-être revenu l'ayant laissé perdre ; qu en puis-je savoir ? Peut-être aussi vous fâchet-il d avoir avec moi un lien... Ah 1 qu'il ne vous gêne pas

aÎ°Ï ^"'^' ^^*'^ "°'''' j^ "^ ^^'y opposerai nullement !

Mahaut regarda son amant ; sa voix, en prononçant ces dernières paroles, avait tremblé et fléchi dans sa raideur première, ses yeux étaient humides et adoucis ; si Phihppe ne 1 eut pas aimée, elle se serait mise à pleurer, et toute la hauteur et l'orgueil de la demoiselle auraient été brisés par une preuve d'oubli et d'indifférence. Mais le brave croisé fit un geste SI énergique et si passionné, pour repousser ces paroles accusatrices, que la châtelaine ne put douter de son pouvoir sur son amant ; alors elle reprit d'une voix plus ferme •

— Monseigneur, si vous m'aimez, vous allez m'en donner une preuve facile. Je n'ai fait la guerre à la commune de ryphaines que pour l'abbaye et pour vous, surtout pour vous. Maintenant que vous êtes déhvré, rien ne m'empêche de faire la paix. Le voulez-vous ? tous mes alliés le désirent.

— Au diable vos alliés I répondit naïvement Philippe. Il ne faut poser les armes que lorsque la commune sera dissoute.

— Pensez-vous réellement ainsi ? s'écria Mahaut en lui prenant la main. Alors, prenons Typhaines d'assaut, mettons le bourg au pillage, et rendez entre mes mains cette femme qui est sorcière, je vous l'afïîrme, et qui vous veut enlever à moi 1 Dites, le voulez-vous ?

Pour la première fois de sa vie, inonscigneur Philippe se voyant pressé, essaya, quoique innocent, d'un détour.

— Demoiselle, dit-il, est-il si aisé de prendre la commune par un coup de main ? J'ai bien observé ce matin comme elle était défendue, et je crains qu'une attaque ne fasse que nous couvrir de honte.

— On n'est pas couvert de honte pour n'avoir pu réussir, répondit ISIahaut avec une douceur étudiée. Les plus braves chevaliers montent souvent à l'assaut quatre ou cinq fois avant d'enlever un rempart, et, pour cela, on n'a jamais entendu dire qu'ils fussent déshonorés.

— Typhaines est trop fort, répéta monseigneur Philippe, si je l'attaque je ne ferai qu'y perdre des hommes inutilement.

— Je vous croyais plus empressé de vous venger.

— Par le diable I s'écria monseigneur I^hilippc en frappant du pied, vous avez raison, et je quitte toute feinte I Pourquoi ai-je peur de vous, demoiselle, moi qui ne crains personne autre ? l'romettcz-moi de ne faire nul mal à Damerones. et je saccage la commune.

Mahaut se tut un moment. Elle rougit, elle devint pâle, et sa main crispée déchira la frange de laine rouge qui ornait le bras de son fauteuil. En proie à une agitation terrible, elle se leva et marcha dans la chambre. Il lui parut bien évident que le chevalier nourrissait pour Damerones un sentiment plus fort qu'il ne voulait l'avouer, et que ce sentiment, peut-être aidé, excité, nourri par l'art magique dont elle supposait instruite la fdle de Typhaines, entraînait peu à peu loin d'elle l'homme auquel elle avait gardé une si entière et si sévère fidélité. Puis, elle était accoutumée à ce (juc tout pliât autour d'elle, à ce qu'aucune volonté n'eût l'audace ou la force de résister à la sienne.

Elle s'arrêta brusquement devant son fiancé.

— Monseigneur, lui dit-elle, vous devez savoir ce que j'ai fait pour le serment qui nous lie. Afin de vous laisser acquérir de l'honneur, je vous ai fait partir pour la Terre Sainte malgré mon chagrin ; et, pendant les cinq années qu'a duré votre absence, je suis restée dans mon donjon sans voir aucune compagnie et ne pensant qu'à vous. II s'est présenté plus d'un prétendant honorable (|ui m'offrait un beau nom, la richesse, la gloire, le plaisir ; j'ai toujours

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