CHAPITRE TROISIÈME
Et une petite pièce de monnaie tomba à ses pieds. C'était son ancien palefrenier qui l'appelait vagabond et lui faisait la charité.
Votre père, mon enfant, était un bon chrétien, un brave chevaUer ; mais, dans ce temps-là, encore attaché aux maximes du monde, méprisant la pauvreté, et détestant l'humiliation, il ne se souvenait pas qu'après le Seigneur Jésus, les plus grands saints ont fait leurs délices de manquer de tout et d'être accablés d'opprobre. Il se leva et, sans ramasser l'aumône, il s'éloigna à grands pas.
Bientôt il fut arrivé dans la maison forte où s'était réfugiée la châtelaine avec vous. Il ne fit pas de reproches à la dame, car il n'en avait aucun à lui adresser, l'ayant lui-même laissée •ans ressources ; mais il prit à peine le temps de se reposer, tt dès le lendemain, accompagné du seigneur du lieu, il se lait à visiter ses parents, ses anciens amis, et à les inviter à \enir le trouver en armes dans une prairie située près de s«n ancien château. Quand tous furent réunis, au nombre dt huit chevaliers et de quinze écuyers avec leurs gens, sdxante à quatre-vingts hommes bien pourvus d'épées, de lances, de haches, d'arcs et d'arbalètes, votre père, qui neportait, lui, aucune armure, mais seulement ses guenilles, sa croix attachée à l'épaule et son bâton de voyage, parla aiœi à l'assemblée :
— Mes chers parents, mes chers amis et voisins, voilà l'étit où je suis réduit I Et vous savez que je n'ai pas gagné ces laillons à faire le mal, à attaquer perfidement mes alliés, à trihir ceux qui se confiaient à moi ; vous savez bien que je rtiî suis toujours efforcé de vivre honnêtement avec chacun. Maiîtenant, il est certain que sans emprunter je n'aurais pu aler à Jérusalem. Mais était-il juste que mes manants me laississent verser mon sang pour délivrer le tombeau du Sau\eur, et se tenant bien coi chez eux, occupés à amasser leur argent, ne fissent de leur part aucun sacrifice pour la Cfuse sainte ? Non, ce n'était pas juste, et ils l'ont fait pourtait 1 Ils n'ont voulu me rien donner, ni m'aider gratuiteniînt I Ils m'ont vendu leur secours au prix de mes droits ! Plis ils ont abusé de mon absence et obtenu de ma pauvre fenme ce que je ne leur eusse jamais cédé. Ils ont donc agi en vassaux méchants, et je vous demande de me dire s'il est à jropos que je meure de faim tandis que mes serfs mettront
la table dans ma grande salle où vous et moi avons jadis bien bu et mangé ensemble.
— Je devine assez d'avance, s'écria Philippe, ce que les amis de monseigneur Geofîroy lui ont répondu, si toutefois ils étaient gens de cœur.
— Ah ! mon fils, poursuivit l'abbé avec un soupir, c'étaient, suivant le monde, des hommes sages et illustres ; mais, pour moi, je les appellerai des instruments de violence et d'injustice ; tous ceux qui, en ce jour, s'étaient réunis là dans la prairie, au pied des saules, tombèrent d'accord que votre père et sa famille, seigneurs du canton depuis des siècles, ne pouvaient être dépouillés par un trait de plume et pour quelques marcs d'argent qui avaient eu d'ailleurs une destination sacrée. Chacun déclara sur sa foi que les manants avaient/ mal agi, qu'ils méritaient un châtiment ; enfin que bien deS gentilshommes à la place de messire Geofîroy se croiraienj en droit de reprendre par la force leurs domaines enlev^ par la ruse, et de faire rentrer les vilains dans le devoir. '
Votre père n'attendait que l'aveu de l'assemblée potr proposer ce qu'il croyait bon, et chacun se rendit à le ser^r comme il voulait l'être. /
Après qu'on fut tombé d'accord de toutes les mesuJes nécessaires, les deux plus vieux chevaliers quittèrent lia compagnie et s'en allèrent seuls vers le village. Il n'est las besoin de vous dire que le retour de votre père y était œjà connu. Vous savez que, dans les campagnes, il ne m.aniue jamais d'oisifs qui vont, de côté et d'autre, colporént rapidement les nouvelles. Les chevaliers trouvèrent/ les habitants réunis sur la place, et, au milieu d'eux, les qi^tre hommes qu'ils appelaient leurs jurés et qui étaient coiime leurs capitaines. Ils saluèrent la foule et dirent tout hauSque messire Geofîroy de Cornehaut était revenu. Qu'il remédiait ces bons vassaux et manants de l'amitié qu'ils lui avaient montrée en lui prêtant de l'argent ainsi qu'à sa femmt, ^t qu'il comptait bien le leur rendre aussitôt qu'il en aurail ; que, pour le moment, il leur faisait annoncer que ce joir même il allait rentrer dans son manoir, et qu'ils eussent à Ifli préparer une bonne réception. [
La populace laissa à peine le temps aux chevaliers le terminer leur discours. Elle commença à pousser des cns frénétiques, à vociférer des injures, et plusieurs même (jes
CHAPITRE TROISIÈME nlus méchants ramassaient des cailloux; mais les jurés ?ltabSent le calme et dirent aux envoyés de votre père que Î4r.ent avait été non pas prêté, mais donné ; que, pendant r^fence de messire Geoffroy, ils avaient établi une commune et aulls ne la déferaient pas, dût-il leur en coûter la -ae telec^L^n aussi était bien à eux et qu'ils le garde-
'"îes chevaliers vinrent sur-le-champ raPPorter c^te réponse à messire Geoffroy et à ses amis. Alor. votr. père,
'^^mJus' voy:z:"me; chers parents, que ces gens sont déraisinnahres'et' qu'ils veulent vivre avec nous comm iamais depuis le commencement du monde, nos pères et les e^r^n'ont vécu ensemble, eux dessus, nous dessous Je ne sals'n arrivera un jour où, ne sachant plus tenir 1 epee. Tous devrons supporter une teUe injure. Mais pour moi,
"Crî: moVd^Sci^fq^ra^ait raison, et chacun monta à Sieva Ttre père com^me les autres, mais toujours sans LfannuVe don^^^^ disait-il, se passer pour ranger de
serfs àleur devoir Prenant seulement une hache, U se mit à galoper avec ses amis du côté du village, en cnant : Notre-
""ï^: manants, pris au <iépourvu,. n'eurent le ^t^^^^^^^ dp rnurir s'enfermer dans le château, m de barricader les
et pendus aux créneaux du donjon, et i on uiuu
toul autre doit paraître petit. Dans la clialeur du combat, il avait forcé, sans le savoir, la maison du curé de Cornehaut, et comme il tuait tout, il avait tué aussi le prêtre.
L'abbé s'arrêta conunc cfTrayé lui-même du souvenir qu'il rappelait. Messire Pliilippe baissa la tête ; il comprenait toute la gravité de ce qui lui était raconté.
— A dater de ce jour, poursuivit le religieux, il n'y eut plus de repos pour messire Geoffroy. Il rentra ù la vérité en possession de son bien ; il fut estimé de chacun dans la province, il devint le favori de son seigneur le comte de Ncvers, il donna en mille occasions des preuves de sagesse et de courage ; mais, cependant, on ne le vit plus sourire, et bien qu'il se répétât souvent à lui-même, dans le secret de sa conscience, qu'il avait tué le prêtre par mégarde, il se considéra toujours comme un grand coupable, et vécut accablé par les remords et par la juste crainte du châtiment éternel. En vain il fit bîltir une chapelle et la dota ; en vain il multiplia les bonnes œuvres ; en vain il vous envoya en terre sainte aussitôt que vous eûtes atteint votre vingtième année ; rien- ne put alléger le poids de son chagrin, et se voyant veuf, il se décida ù chercher enfin un remède suprême à tous ses maux ; c'est pourquoi il y aura trois ans à la Saint-Martin qu'il a pris l'habit de notre ordre dans cette abbaye.