CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME
la même placidité ; et qui peut vous faire croire que je songe à vous abuser ? Si vous me punissez en me frappant, en m'imposant toutes les privations, en m'enfermant dans un cachot, vous ne ferez rien de plus, je vous le répète, que ce que je ferai moi-même ; et si vous voulez en savoir le motif, je ne refuse pas à le dire.
— Parle donc, fille menteuse et sans foi, ennemie de ton père et de ta ville, répondit Simon, que je sache au moins quelle ruse nouvelle ton esprit a enfantée.
— Je viens, dit Damerones, de passer de longs jours et des nuits plus longues encore dans la solitude douloureuse d'une prison. Là, le ciel m'a fait la grâce de me faire voir à nu mes espérances et mes désirs. J'ai compris combien ils étaient misérables, et c'est à servir Dieu seul que je souhaite désormais me consacrer.
Cette déclaration parut toucher maître Simon lui-même. Jeanne prit la main de sa fille avec tendresse. Payen, qui, en entrant, s'était assis sur un escabeau dans l'ombre, ne bougea pas. Il sembla que ce silence général eût influé sur l'esprit de Damerones ; en retrouvant un peu d'indulgence, son âme s'amollit et s'attendrit ; elle se mit à genoux devant son père :
— Je sais bien, dit-elle, que vous devez m'accuser d'avoir mal récompensé votre affection ; mais qu'ai-je fait pourtant ? J'ai sauvé monseigneur Philippe ? Ne savez-vous pas que sa mort n'eût pas ressuscité ceux que nous avons perdus ? D'ailleurs, il est trop innocent de tous ces crimes, commis alors qu'il venait à peine de naître !... Il y a bien assez de sang répandu sur la terre 1... Les hommes sont méchants 1... Dieu 1 qu'ils ont inventé de choses pour se séparer, se désunir, s'attaquer, se détruire I Enfin, mon père, n'en parlons plus I Je me ferai Pauvre Clarisse et si j'ai mal agi en sauvant le seigneur de Cornehaut, eh bien 1 avec mes autres fautes, j'expierai celle-là.
Damerones avait prononcé ces derniers mots d'une voix dans laquelle un faible sourire semblait contenir des larmes. Le farouche bourgeois ne répondit point, et, les bras croisés sur sa poitrine, il sembla lutter contre les battements précipités de son cœur. Sa tendresse pour sa fille était, on le sait, un sentiment plein d'énergie dans l'âme de Simon ; il avait bien fallu qu'il fût tel pour lutter contre les grandes passions
auxquelles le bourgeois avait li\TO sa vie entière. Il fut pénétré de douleur en considérant combien sa fille paraissait avoir souffert. Le visage de Dameroncs était amaigri ; ses grands yeux bleus, cernés de noir, avaient un éclat que jamais il ne leur avait connu, et son sourire vague et douloureux révélait des souffrances que la résignation s'clTorçait de cacher. Simon fut touciié, mais la colère, qui, depuis tant de jours, grondait dans le fond de son âme, n'était pas si facile à apaiser que, du premier coup, elle se tournât en mélancolie ; aussi le consul, dissinmlant son intention, fit-il un geste imposant.
— Il me paraît, dit-il, que vous avez bien rabattu de votre ambition ancienne. Autrefois vous rêviez autre chose que les joies célestes, et je vous ai vue, si j'ai bonne mémoire, pleine de l'espérance insensée de partager le donjon et les honneurs chevaleresques du sire de Cornehaut.
— J'eus tort, répondit paisiblement Dameroncs, sur le visage de laquelle passa une douloureuse émotion; j'eus grand tort ; je ne savais pas tout ce qu'aujourd'hui je n'ignore plus. D'ailleurs, le vénérable chanoine m'a parlé en chemin ; il m'a montré la vérité, il m'a fait connaître le fond de tous les cœurs. Je ne me repcns pas d'avoir sauvé monseigneur Pi\ilippe, mais je l'ai sauvé pour une autre... Enfin, mon père, qu'il ne soit plus question d'un homme qui n'est rien pour moi, ni mon frère, ni mon ami... ni... (ajouta-t-elle plus bas) mon fiance !... Je serai Clarisse, et, en voyant comme je suis détachée de tout, vous me pardonnerez 1
Payen, auquel personne ne semblait plus songer, se leva du coin dans lequel il était assis et s'approcha de Simon. La haute taille du jeune consul, la maille dont il était couvert, son manteau rouge, sa longue épée, son visage basané et hardi, toute son apparence, enfin, lui donnait un air guerrier dont un seigneur eût tiré gloire.
— Compère Simon, s'écria-t-il, je vous ai suivi pour protéger votre fille contre vous, si, par hasard, votre colère devait aller trop loin. Mais, maintenant, c'est contre ellemême que je prends son parti. Je ne suis pas un gentilhomme ni un beau parleur, et il se peut que je tourne mal mes phrases ; mais, pour tout vous dire, d'abord, j'aime Dameroncs, et je ne veux i)as qu'elle mène une existence aussi dure que celle des Clarisses. Savez-vous bien, ma fille,