CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME
poursuivit le consul en se tournant du côté de la jeune bourgeoise, que les malheureuses qui entrent dans cette règle jeûnent tous les jours au pain et à l'eau, qu'elles portent la bure sur leur pauvre chair, ne dorment qu'à peine la nuit, et se meurtrissent le corps à force de coups, ne trouvant pas sans doute que ce soit assez que de traîner toute la journée leurs genoux sur les dalles glacées des églises ? Pour les grandes pécheresses, un tel supplice est bon sans doute, et je ne vois pas de mal à ce qu'on leur donne ainsi le moyen de blanchir un peu leur âme. Mais, pour vous, mon enfant, qui n'avez eu que la tête mauvaise, la punition est un peu trop rude. Ainsi donc, maître Simon, voilà ce qui vaut beaucoup mieux : donnez-moi votre fille pour femme.
La proposition, me disiez-vous autrefois, vous est agréable ; je suis bourgeois et consul de Typhaines, riche, vous le savez, et en état, s'il me plaît, d'acheter et de construire au moins deux autres maisons aussi belles que celle dont toute la ville me complimente. Vous me direz que Damerones a eu la foUe de songer à l'hymen du chevaUer. Que m'importe 1 elle est honnête fille, et, sur mon âme, quoique le chevalier soit l'ennemi de la commune, et que je me sente prêt à lui rendre coup pour coup à l'occasion, si j'avais la tête folle d'une femme, je pourrais bien moi-même l'admirer et le trouver hors de pair. H nous a, du reste, sauvés tous, il y a quelques heures 1 Bref I Damerones est une enfant et, si vous voulez lui ordonner de m'épouser, je crois qu'elle aura plus d'honneur et de profit à vous obéir, qu'à suivre la folie qu'elle s'est mise en tête.
Après ce discours, Payen se croisa les bras, regarda maître Simon et attendit tranquillement la réponse de son collègue.
Dans d'autres temps, marier sa fille au jeune et riche forgeron, avait été le rêve caressé du marchand de toiles. Sa longue et aventureuse existence l'avait obligé de connaître et de juger trop d'hommes différents et de tout âge et de toute position sociale, pour ne pas l'avoir rendu habile dans la science des physionomies et des caractères, et cette habileté et cette science lui avaient promptement fait reconnaître en Payen une nature élevée, loyale et d'espèce peu commune. Né dans les rangs de la noblesse, le forgeron de Typhaines aurait certainement rivalisé avec monseigneur
Philippe, d'audace et de brillant courage. Jeté par sa naissance dans les rangs de la bourgeoisie, il avait promptement compris et accueilli les conseils exaltés de Simon, et, un des premiers dans le bourg, il s'était conjuré pour changer, en une forte et puissante indépendance, la servitude féodale de Typhaines. Passionné pour les idées qu'il avait embrassées, il haïssait les gentilshommes, en tant que ceux-ci n'étaient pas les amis de la commune ; du reste, sensible par dessus tout, à tout ce qui était éclatant et glorieux, il s'était laissé prendre au caractère vaillant et loyal de monseigneur Philippe, et ne voulait aucun mal à Damerones d'avoir été frappée de la môme admiration que lui.
L'esprit d'examen du jeune bourgeois n'allait pas plus loin. Il avait en lui-même une confiance naïve et ne pensait pas que la fille de son collègue pût refuser la main qu'il lui tendait, puisqu'il n'était pas possible que le gentilhomme voulût jamais l'épouser.
Mais Simon connaissait mieux et les passions humaines et le cœur de Dam.eroncs. Fatigué de lutter et de succomber dans ses luttes, le consul ne voulut pas entamer un nouveau combat dont il ne pourrait sortir victorieux. L'excès même de ses chagrins, de ses déconvenues, lui faisait un besoin impérieux non plus d'o])primcr sa fille, mais, au contraire, de la relever contre sa poitrine. Cette âme si austère et si forte était en proie à cet abattement, à ce découragement subit qui a besoin de repos, et les paroles de Payen, en l'appelant à un nouveau et douloureux combat, lui parurent résonner à ses oreilles avec un son triste et lugubre. Il secoua donc la tête d'un air morne, et prenant la main de son jeune collègue :
— .Je vous remercie, lui dit-il, compère, de vos bonnes intentions ; j'y reconnais votre amitié ; mais, croyez-moi, laissons passer le temps avant de parler de ces choses ; la malheureuse qui nous regarde, est encore livrée à ses criminelles pensées. Elle a beau dire qu'elle aspire à la paix du cloître, je n'en crois rien, et je me voudrais du mal si j'envoyais dans votre maison une femme aussi mal disposée à vous honorer et à vous servir. Attendons, croyez-m'en, que soient éteintes dans cette tête frivole les cendres encore chaudes de projets insensés. Nous pourrons alors parler de mariage.