CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME
Payen regarda son collègue d'un air soupçonneux.
— Je vous devine, dit-il. Vous préférez garder Damerones et la punir. C'est votre droit, et bien des gens vous approuveront. Mais je ne me soucie pas de ce qui est juste. J'aime Damerones et je ne veux pas qu'elle soit affligée. Si donc j'apprends que la jeune fille a été maltraitée par vous, je vous jure, bien que vous soyez son père, que je viendrai l'arracher de votre maison et j'en ferai ma femme malgré vous.
— Seigneur consul, interrompit Damerones, vos pensées à mon égard peuvent être bonnes, mais elles ne me plaisent point. Mon père est mon maître, et s'il voulait me tuer, de quel droit l'empêcher ? Quant à devenir votre femme, renoncez-y ; car, dès aujourd'hui, je suis la servante de Dieu.
— Voilà une famille de fous I s'écria Payen en frappant du pied ; et depuis quand les femmes ont-elles des volontés ? Je ne m'adresse point à vous, je ne vous demande pas votre avis ; il ne convient qu'à votre père de décider ce qui est bien et à moi de savoir si ce que je médite n'est pas mieux. Taisezvous donc, Damerones, je vous prie.
— Tout ceci va finir par une querelle ! s'écria Jeanne. Soyez raisonnable, maître Payen 1 Puisque mon homme vous dit d'attendre, pourquoi ne vous rendez-vous pas à son désir ?
— Je vous l'ai dit, répartit le forgeron, c'est que je vois dans ses yeux la volonté de maltraiter Damerones.
— Vous voyez mal, répondit Simon, et comme je ne veux pas de brouille ni de bruit avec un collègue, je vous promets et vous jure que ma fille sera aussi libre et aussi heureuse qu'elle l'était il y a huit jours, il y en a quinze, il y en a trente, avant que nul sujet de division se fût ému entre nous. Cela, je vous le jure, s'il le faut, par saint Procule, le patron de la commune.
— Voilà parler, répliqua Payen en frappant vigoureusement dans la main de son compère. Et vous, Damerones, bonsoir ; tâchez de vous faire raisonnable, et je vous jure bien, pour ma part, que lorsque nous serons mariés vous n'aurez pas à vous en repentir.
Charmé de tout ce qu'il venait de dire et de faire, Payen leva le loquet de la porte et sortit. Il ne doutait nullement qu'après deux ou trois jours, Simon ne lui apprît que ses
propositions étaient acceptées et que Damerones, enfin revenue au bon sens, n'estiniât, comme elle devait le faire, toute l'étendue de son bonheur. Livré à ces agréables pensées, le jeune consul, qui, d'ailleurs, promenait avec assez de plaisir son armure de mailles, sa longue épée et son manteau rouge dans les rues de la commune, s'achemina vers la rue des Tisserands pour y surveiller les travaux de sa nouvelle maison. Il fut bientôt rejoint et rencontré par quelques notables bourgeois qui, heureux et enorgueillis d'être cités partout comme les familiers d'un des consuls, l'accompagnèrent sans qu'il les en eût priés et lui prodiguèrent ces flatteries qui, dans tous les temps, sont un des revenus certains des gens en place.
Lorsque Payen se trouva avec ses amis devant sa future habitation :
— Quel bel édifice 1 s'écria l'un.
— Quelle superbe façade 1 s'écria l'autre.
— Pour moi, dit un petit changeur, j'ai vu Milan, j'ai vu Florence, j'ai visité aussi Arras, Bruges, Gand, Liège et les villes du Rhin, et je suis sûr que lorsque ce logis sera achevé il éclipsera tout ce que les magistrats de ces différentes cités ont pu faire construire de plus magnifique.
— Tout ceci me coûte gros, murmura Payen d'un air enorgueilli et avec un sourire qui témoignait de sa satisfaction. Je ne serai pas content que je n'aie reçu ici monseigneur de Nevers ou le roi de France.
— Croyez-vous que l'un ou l'autre doive venir à Typhaines ? demanda un nouvelliste acharné.
— On le dit, répondit Payen avec une négligence diplomatique.
Pendant que les complaisants du consul s'extasiaient ainsi sur l'opulence du magistrat bourgeois et supputaient les honneurs qui ne pouvaient manquer de devenir son partage, la foule assemblée derrière eux paraissait émue et à ses acclamations pour le consul Payen, son favori parmi tous les membres du conseil de ville, elle mêlait de certains chuchotements, de certains bruits de voix étouffées qui annonçaient la mise en circulation d'une nouvelle grave et sérieuse.
Bientôt ces murmures atteignirent et gagnèrent le groupe des amis de Payen, et lorsque celui-ci, qui s'était entretenu