‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 137 sur 169 · CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME

depuis quelques instants avec le maître tailleur de pierres chargé d'exécuter les belles sculptures de sa demeure, se retourna tout à coup, il lut une sorte de consternation sur le visage de ses amis.

— Eh bien I qu'y a-t-il ? demanda le jeune homme d'un air étonné.

— Rien, sans doute, ou du moins peu de chose, dit le petit-changeur.

— Le bruit circule ici dans la foule qu'un concile s'est réuni à Reims pour nous juger et que l'abbé Anselme y est tout puissant.

— Bah I répondit Payen en levant les épaules.

En ce moment, un bourgeois s'approcha de lui et portant humblement la main à son bonnet :

— Seigneur consul, dit cet homme, le conseil de ville est assemblé et l'on vous prie de vous y rendre sans délai.

Payen reçut cette communication avec la dignité convenable, et, assurant ses amis qu'il les tiendrait au courant, autant que le permettait son devoir, de tout ce qui allait se conclure, il suivit les pas du messager et se rendit à la maison commune.

Typhaines, cette petite ville du moyen âge, qui, depuis quelques semaines seulement, avait conquis son indépendance, était, cependant, déjà à la hauteur de cette activité dont les révolutions modernes nous ont fait voir tant d'étonnants exemples. Peu de jours lui avaient suffi pour subir une métamorphose presque complète ; elle ne ressemblait déjà presque plus au bourg vassal de l'abbaye ; déjà ses maisons et ses rues avaient changé d'aspect ; déjà sa population avait au moins doublé ; déjà, surtout, ses bourgeois s'entouraient d'une fierté et d'une arrogance qui éclataient dans leur port et dans le luxe de leurs habits. On ne rencontrait plus, dans les rues de Typhaines, que riches bourgeois bien vêtus de bons habits de drap, coiffés de chaperons de peaux ou de feutre, et ceints de riches épées et de lourds poignards.

Une commune du moyen âge ne ressemblait pas plus à une cité municipale du dix-septième siècle, que cette ville, même avec tous ses privilèges, ne ressemble à une ville de nos jours. C'était, pour bien dire, une petite république aristocratique gouvernée par les bourgeois les plus riches et les plus considérés, une république qui ne voyait la patrie que dans ses

murs, l'intérêt général que dans l'intérêt de ses membres, et qui n'apprenait pas avec moins d'indifférence ce qui se passait à une lieue de son territoire que ce qui avait lieu dans le fond de la Germanie. Une commune, au douzième siècle, cherchait à se former des alliances, à se créer une sorte d'armée, à percer des débouchés pour son commerce ; elle recevait et envoyait des ambassadeurs et ne se liait au reste de la France que par son respect de convention pour le roi, souverain autant que possible nominal. Quant au seigneur direct, on lui reconnaissait un droit d'hommage, on lui payait même une redevance,... mais à condition toutefois que les forces de la ville ne permettraient pas de soutenir le refus. Les bourgeoisies, assez nombreuses et assez riches pour concevoir l'idée d'un pareil ordre de choses, devaient en même temps être assez hardies et assez belliqueuses pour le pousser aussi loin que possible.

Quant à Typhaines, c'était à ce moment un des modèles les plus achevés des plus turbulentes républiques. L'ardeur guerrière, l'ardeur de la liberté, l'ardeur du commerce et du gain, l'ardeur des distinctions et des honneurs sociaux, l'ardeur aussi des nouveautés et des autres excitations aventureuses, si chères aux peuples insurgés, l'animaient tout à la fois. Les ravages que les sergents d'armes et les chevaliers du voisinage avaient commis la veille, à ses portes, étaient déjà pour ainsi dire oubliés par la multitude. Le peuple de Typhaines était tellement assuré de l'éternité de sa commune, il doutait si peu de ses propres forces, il avait un amour si véhément pour sa chose publique, qu'il ne pouvait rêver que victoires et succès.

Cependant, quand Payen entra dans le conseil, il ne trouva pas sur les visages de ses collègues déjà réunis une expression aussi satisfaisante que sur ceux des hommes courant les rues. A côté de Simon, était assis le seigneur de Pornes qui, sans doute, par son arrivée inattendue dans la ville, avait causé la réunion, et le visage astucieux de ce châtelain était, comme ceux de ses alliés, recouvert d'une expression assez triste.

— Compère, dit Simon à son jeune collègue, nos ennemis nous menacent d'une façon assez dangereuse.

— Je viens d'en entendre parler, répondit Payen, on assemble un concile contre nous.

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