CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME
— C'est vrai, dit le seigneur Baudouin, et vous ne comptez pas un seul ami dans ce concile.
— Alors, qu'avons-nous à craindre ? Dites-le sur-le-champ, puisque nous n'avons rien à espérer I
— Vous serez tous excommuniés comme des juifs 1 répondit le chevalier.
— En meurt-on ? s'écria Payen d'un air résolu. Jacques et Eudes firent le signe de la croix, tandis que
Simon souriait.
— Nous ne sommes pas, dit Antoine, des mahométans idolâtres pour faire de pareilles plaisanteries.
— D'autant moins, reprit messire Baudouin, que monseigneur de Nevers, qui est déjà mal avec son évêque, sait bien qu'on ne menace pas que vous, et s'il était mis en interdit, ses voisins qui trouvent sa province assez belle, ses vassaux qui déjà, pour la cause de votre abbé, sont en révolte, ne manqueraient pas de lui tourner le dos, s'ils ne faisaient pis.
— Ainsi, dit Payen, monseigneur le comte nous envoie dire par vous qu'il est prêt à nous abandonner ?
— Non pas, reprit le châtelain d'un air contraint ; mais vous devez comprendre que si les évêques et les abbés du concile poussent les choses à toute extrémité, le seigneur roi devra vous retirer sa garantie, et, partant, monseigneur ne sera plus assez fort pour vous soutenir. Ah 1 s'il avait un peu plus de troupes... Mais ses hommes d'armes le quittent tous les jours... Il manque d'argent I Et, à propos, vous ne feriez pas mal de lui en offrir un peu.
: — Entendons-nous, dit Simon. Nous lui avons déjà donné deux mille oboles d'or. Il nous avait promis, et nous avons là sa charte, un secours de chevaliers et d'écuyers ; nous n'avons vu venir personne. «
— Vous plaisantez 1 répondit monseigneur Baudouin ; ne suis-je pas ici avec mes gens ? Et comment m'avez-vous traité ? Messire Payen m'a engagé à me retirer de la ville.
— C'était par pure amitié pour vous, répondit le consul en riant. Vos gens se battaient tous les jours avec nos bourgeois, et vous auriez fini par n'en plus conserver un seul vivant. Si vous voulez engager le comte à nous envoyer des hommes moins brouillons que vos vassaux, nous donnerons encore deux mille oboles d'or.
— Bien parlé, dit Antoine.
— C'est convenu, et vous y en joindrez mille pour mes bons offices ; je crois que ce n'est pas trop. Mais pressezvous, car le comte a réellement besoin de finances.
— Un moment, interrompit Simon ; nous payerons quand le secours arrivera et que le comte aura pris la roche du Cornouiller qui nous cause trop d'embarras; pas avant. Pour votre part du butin on vous abandonnera la châtelaine ; vous la marierez à votre fils ; et cela, je pense, vaut bien ce que vous prétendez.
— Il n'est que les marchands pour bien s'entendre en affaires de commerce, répondit messire Baudouin en souriant de l'air fauve qui lui était particulier. Faites écrire vos intentions sur une ccdule, et je vais à l'instant repartir pour Nevers.
— Voilà qui est bien conçu, reprit Payen ; mais, si nous sommes excommuniés, je prévois d'avance que nos alliés nous abandonneront et que, dans ïyphaines même, nous trouverons des traîtres ou pour le moins des faibles. Il n'importe ! Tant que quelqu'un voudra se battre, il m'aura pour compagnon, et seul même je me battrai encore. L'abbé ne rentrera chez nous qu'en me passant sur le ventre.
Personne que Simon, par un regard ferme, ne répondit à ces fièrcs paroles, et, quand la cédule fut écrite et scellée, le châtelain de Pornes étant parti pour rejoindre sa suite, le conseil se sépara plus silencieusement que de coutume.
— Nous avons affaire à des lâches, dit Simon à Payen,
— Eh bien 1 répondit rudement le forgeron, nous les traiterons comme tels, et c'est moi qui me charge d'eux.