‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 139 sur 169 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Le chanoine n'était pas présent au combat du bois Rusquet. A la vérité, passant d'abord la rivière, il avait quitté Mahaut et suivi les bourgeois ; mais il s'était bientôt séparé des cavaliers pour aller soigner et consoler dans la campagne les victimes de l'attaque de la veille, et ce n'était qu'après avoir rempli ce vœu de charité qu'il se proposait de retourner à Typhaines pour y poursui\Te sur le cœur de la fille du consul les grands devoirs que lui suggérait son imagination ardente et religieuse. Parmi tous les saints de cette époque qui en a tant produit, à côté de saint Bernard et de Pierre le Vénérable, de saint Dominique et de saint François d'Assise, saint Norbert exerça sur la population une influence toute particulière et très puissante. Venu en France en pieux aventurier avec l'idée de convertir les riches prébendaires dont la vie Ucencieuse était pour l'Église un scandale et un danger, il réussit assez mal dans cette difficile entreprise, mais, en revanche, il apprivoisa aux duretés de son zèle, à l'emportement de ses prédications, la foule des laïques que n'effrayaient pas des conseils durement donnés et soutenus par des preuves répétées du dévouement le plus scrupuleux aux peines de l'âme et du corps. Dans les années où se passe notre histoire, il n'était, aux lieux où avait paru saint Norbert, ni chevalier ni bourgeois ni serf qui ne le tînt pour un véritable envoyé du ciel. Ses bizarreries même, ses pénitences extraordinaires, la misère profonde dans laquelle il se maintenait et qui aujourd'hui paraîtrait étrange, étaient autant de moyens d'action sur les esprits grossiers du temps. Saint Norbert était admiré et vénéré de tous.

Le saint avait profondément réfléchi à la passion de Damerones et surtout il avait été frappé de l'acte de courage

par lequel la jeune fille avait prétendu racheter la vie de monseigneur Philippe. Pour lui comme pour elle, un tel acte n'était pas une comédie. Dans les mœurs d'alors, tout dépendait d'un mouvement de colère, et rien n'était plus possible que de voir maître Simon sacrifier sa fille à sa vengeance et Mahaut à l'imiter. Ainsi, bien certain que Damerones, en se précipitant dans le danger, savait ce qu'elle y pouvait trouver, il avait conçu pour la jeune bourgeoise cette estime secrète que les âmes fortes ne refusent jamais aux vertus réelles. Considérant la fille de Typhaines d'une toute autre façon que les autres femmes à qui, d'ordinaire, il donnait ses conseils, il avait résolu de l'amener dans la seule voie où, suivant lui, tous ses mérites pourraient produire le bien qu'on était en droit d'en attendre. Déjà, en l'envoyant au Cornouiller, il lui avait donné ses premières instructions.

Il lui avait remontré que son amour pour monseigneur Philippe ne pouvait être heureux ; il le lui avait prouvé, le chevalier étant le fils du persécuteur de sa race et séparé d'elle par tant de meurtres, il lui avait appris à mieux connaître la puissance du serment qui unissait Philippe à Mahaut ; ce serment était tel que, sans outrage, le gentilhomme ne pouvait désormais renoncer à une fiancée qui, pendant cinq ans d'absence, avait été, au dire de toute la province, le modèle des femmes par sa réserve et sa modestie. Le chanoine ne se fit non plus nul scrupule d'apprendre à la pauvre Damerones combien était grand l'amour de Philippe pour la demoiselle, amour bien connu du reste d'elle-même, car, déjà, deux trouvères en avaient fait des romances qu'elle savait par cœur. Enfin, Norbert accumula aux yeux de la malheureuse les preuves les plus accablantes de la vanité de ses sentiments. Ensuite il passa à des efforts soutenus pour lui faire comprendre qu'une autre tâche dans la vie lui était réservée. Qu'il était honteux pour elle de soupirer et de souffrir pour le misérable bonheur d'une passion impossible.

Le cœur percé par autant de blessures que le chanoine lui avait lancé d'arguments, Damerones écouta avec soumission, mais en silence, les conseils du vieux prêtre. Norbert lui rappela que, suivant la volonté de l'Église, les attachements enthousiastes ne devaient appartenir qu'à Dieu, et que Dieu seul pouvait leur accorder une juste mesure de récompense. Il fit sonner à ses oreilles le nom fameux

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