CHAPITRE VINGT-SIXIÈME
alors et toujours plus célèbre depuis, d'une femme qui, après avoir étonné le monde par la profondeur de son dévouement, semblait l'éclairer par la constance et la perfection de ses vertus. Il lui nomma Héloïse et il lui proposa, comme le but le plus noble, de vivre désormais détachée du monde auprès de l'abbesse du Paraclet. Il lui vanta dans le langage mystique si familier aux théologiens de tous les temps, les douceurs de la pénitence, les mystérieuses joies de l'austérité; il lui fit un tableau, bien fait pour séduire les âmes passionnées, de ce bonheur sans pareil, sans bornes et sans regrets, qui envahit âme, cœur, imagination, lorsque l'abstinence, le jeûne, le détachement de toutes choses, l'oubli de la terre, ont mis sous les pieds de la croix les révoltes insensées de la volonté. Il ne lui montra pas, mais elle le vit et ce fut surtout ce qui la frappa davantage, il ne lui montra pas que dans ces existences où tout s'annule, hormis la puissance exaspérée du désir et l'immensité de l'âme, les rêveries sans fin d'un amour désespéré pouvaient aussi trouver une place où rien ne viendrait troubler leurs élans. Comme je le dis, s'il fut muet sur ce point, elle devina tout.
Pourtant, soit que ses espérances, pour folles qu'elle les reconnût, la tinssent encore trop fortement, soit qu'elle ne jugeât pas nécessaire de renoncer d'elle-même à ce qui avait fait sa vie, elle partit ébranlée et non convaincue et alla se présenter à Mahaut, l'âme remplie de rêves et la volonté indécise. Elle laissa percer sur son visage une trop forte lueur de son secret et tomba ainsi sous la colère de la fiancée qui, elle-même, avait souffert trop longtemps pour ne pas tenir à son amour implacable.
Ce fut dans les ténèbres de la prison du Cornouiller que les pensées, rassemblées avec tant de zèle par Norbert autour de l'âme de Damerones, s'éveillèrent et commencèrent à bourdonner de manière à se faire mieux entendre. L'inquiétude de la pauvre jeune fille sur le sort de monseigneur Philippe, pendant ces huit mortels jours passés dans l'obscurité de son cachot, l'empêcha de calculer la longueur accrue par l'impatience, l'amena à croire que son attachement au chevalier, et par suite sa résistance aux saintes volontés du chanoine, pourraient bien être punies par la mort du croisé. Cette idée lui sembla si horrible qu'elle devint vraie pour elle ; on doute peu, dans le malheur, de ce qu'on
redoute le plus. Alors, dans son désespoir, elle se demanda s'il n'était pas nécessaire de renoncer à un amour maudit du ciel. Elle pleura, elle sanglota, elle se fixa des termes ; et toujours l'heure se passait et la délivrance de monseigneur Philippe ne lui était pas annoncée. Enfin, une heure avant que la pierre qui fermait par en haut sa prison ne fût soulevée, elle avait, à genoux sur les dalles et prosternée le front contre la pierre, fait le vœu solennel d'obéir au chanoine, de renoncer à sa passion et d'aller ensevelir au Paraclet une passion aussi malheureuse que celui qui y dormait déjà. Comme il arrive dans les grandes crises de l'âme, le serment une fois prononcé, elle se releva avec une sorte d'épuisement ; elle prit cela pour du repos. Lorsque sa prison s'ouvrit et que la délivrance lui fut annoncée si promptement après son vœu, elle rendit grâce au ciel qui ne la trompait point et ne douta pas un seul instant que le salut de Philippe ne fût son ouvrage. Elle puisa dans cette conviction une nouvelle force, une nouvelle raison pour accomplir jusqu'au bout son sacrifice, et elle décida que tant qu'elle serait dans les murs du Cornouiller elle ne prononcerait plus un mot, craignant, si elle expliquait ses résolutions, même à Norbert, de livrer passage à l'attendrissement et d'amollir son cœur. Sans cette agitation, sans cette crainte de faiblir, elle aurait épargné à Mahaut les cruelles souffrances de l'amour qui se croit trompé.
Pendant tout le chemin jusqu'au pont, elle avait de même gardé le silence. Absorbée dans ses tristesses, dans ses élans intérieurs d'enthousiasme désespéré, elle ne montrait au dehors qu'un visage froid et contraint ; Mahaut prenait cette distraction sainte pour la criminelle dissimulation d'une âme corrompue ; Norbert, lui, n'y voyait que le chagrin d'une tendresse qui se cramponne à l'espérance.
Lorsqu'au moment de l'échange des prisonniers Damerones avait vu venir monseigneur Philippe, quand celui-ci lui avait parlé sans obtenir d'elle aucune réponse et s'était mépris à l'expression douloureuse de son regard, prenant l'adieu solennel qu'elle lui adressait dans son âme pour un reproche d'ingratitude, elle avait rompu définitivement les seuls liens qui l'attachaient au monde. Il lui avait semblé épuiser, dans les derniers regards qu'elle portait sur le chevalier, les dernières gouttes de bonlieur qu'elle devait trouver