CHAPITRE IV
Quand l'abbé eut achevé son récit, Philippe de Cornehaut resta un moment pensif, puis il se retourna tout à coup vers le moine et lui dit :
— Pensez-vous, saint père, que la pénitence de messire Geoffroy ait été suffisante pour lui mériter le pardon du crime qu'il avait commis ?
— J'ai des motifs de le croire, mon fils, répondit l'abbé. Cependant, je ne vous cache pas que ce résultat si précieux ne dépend pas uniquement des austérités par lesquelles le père Nicolas a pu s'efforcer de racheter sa faute. Je dois vous déclarer qu'une personne peut compromettre encore gravement le salut de votre père, et cette personne, c'est vous I
— Moi 1 s'écria Philippe avec surprise, moi 1 Que voulezvous dire ?
— Avant que je m'explique, répondit le moine d'un ton grave, avant que je puisse vous ouvrir pleinement mon cœur, il m'est nécessaire, mon cher fils, de savoir ce que je dois penser de vous et s'il me faut vous regarder comme un bon et loyal chevalier ou comme un de ces hommes sans foi et sans conscience qui semblent, dans nos jours malheureux, avoir été plutôt en pèlerinage auprès des vices des Sarrasins que des vertus de la ville sainte. Je ne vous cacherai pas les motifs de ma prudence : votre père avait appris de vous des nouvelles qui l'avaient affligé, et bien que le mal ait été moins grand peut-être qu'il ne l'imaginait, encore l'cst-il assez pour que je puisse sans injustice nourrir ù votre égard quelque défiance.
Messire Phihppe fit, à ces mots, une mine assez contrite. Il resta un moment indécis, puis il prit son parti et s'écria :
— Je ne veux pas nier, saint père, d'avoir eu quelques
torts; mais, certainement, l'apparence les a rendus plus grands qu'ils ne sont en effet, et il m'importe que vous m'en croyiez. Du reste, ainsi que je vous l'ai dit en arrivant dans cette pieuse demeure, je ne suis pas venu vers vous amené par le hasard ou le désœuvrement. J'ai à vous entretenir d'une affaire sérieuse ; j'ai un consentement à vous demander pour assurer ma plus entière félicité, et, d'après tout cela, il est nécessaire que vous ne voyiez pas en moi un coupable ni même un écervelé.
— Je ne cherche pas, mon fils, repartit le religieux, à vous accuser sans preuve ; dites-moi donc ce que vous avez à alléguer pour votre défense.
— Le jour, reprit messire Philippe, où mon redouté père me fit partir pour la terre sainte avec mon écuyer Foulques et douze archers, je ne fus pas, je l'avoue, très joyeux de quitter mon pays. J'étais jeune, et plus pressé d'avoir quelques-uns des plaisirs de ce monde que d'aller courir fortune dans un pays où, disait-on, il y avait plus de coups que de victoires à conquérir, et je trouvais bien dur d'aller peut-être me faire tuer avant d'avoir acquis parmi mes compagnons aucune bonne renommée. En un mot, j'avais vingt ans à peine, et je ne savais pas encore la conséquence de toutes mes actions. Ainsi donc, arrivé à quelques lieues du château, au heu de continuer ma route vers le midi, pour aller m'embarquer, je tournai vers le nord et me dirigeai du côté de Cambrai, où je désirais beaucoup me rendre.
Mon écuyer, je lui rends cette justice, s'efforça de toutes manières de me détourner de ma désobéissance ; mais voyant que j'étais entêté dans mon projet et qu'il me pouvait venir à bout de me persuader, il préféra me suivre à me laisser seul à mes mauvais penchants, et venir ainsi avec moi visiter des pays (jue j'étais plus curieux de voir que la Palestine.
— J'ai peine à comprendre tout ceci de la part d'un gentilhomme comirie vous, interrompit l'abbé avec douceur. 11 me semble que nulle terre ne devait plus vous attirer que celle où vous deviez rencontrer de glorieux combats ; vous auriez dû préférer les batailles au plaisir.
— J'étais fou, répondit messire Philippe, et peut-être aussi avais-je trop écouté les conseils de jeunes compa-