‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 142 sur 169 · CHAPITRE VINGT-SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-SIXIÈME

Et, sans ajouter d'autres mots, il tourna le dos au consul €t bientôt entra dans la maison où Damerones, assise auprès de sa mère, cherchait à lui faire envisager leur prochaine séparation d'une façon moins cruelle et moins douloureuse.

L'arrivée du chanoine donna plus de force aux instances et aux exhortations de la jeune fille. Il n'eut que quelques mots à dire pour que la femme du consul se rendît ; elle trembla de s'opposer aux volontés d'un homme qui était pour elle le représentant de Dieu même, et, au bout de quelques instants, elle se retira, soumise, pour aller pleurer en liberté dans un coin du jardin. Alors, quand Norbert se trouva seul avec sa néophyte, avec celle qu'il avait introduite dans des pensées et dans une ère nouvelles, il se fit rendre compte par elle de l'état de son âme, et il fut frappé en voyant avec quelle rapidité ses conseils avaient porté ■fruit. Il en félicita Damerones, et il fut convenu entre eux que deux jours ne se passeraient point sans que, se dérobant mystérieusement à la douleur des adieux paternels, la malheureuse amie de monseigneur Philippe, quittant le logis sous la garde de son vénérable guide, ne se rendît au Paraclet, qui d'ailleurs n'était pas très éloigné de Typhaines.

Pendant que Damerones se préparait ainsi à renoncer pour toujours au monde, monseigneur Philippe et Foulques, expulsés si rudement du châtel de Mahaut, se demandaient à eux-mêmes où était l'erreur, où était le crime réel qui leur valait une si fâcheuse destinée. Le chevalier s'était retiré avec son compagnon dans le fourré du bois, et, tous deux, ayant attaché leurs chevaux à des chênes, et s'étant assis sur le bord d'une source, ils se livraient aux plus tristes méditations.

— Vraiment, disait le croisé d'un air morne, je ne crois pas qu'il ait existé jamais un être plus malheureux que moi. Depuis que nous sommes de retour dans mon pays tout m'a mal tourné, et, cependant, où est ma faute ?

— Je ne m'occupe point, reprenait Foulques, de savoir s'il y a de votre faute ou non. Je considère seulement que nous allons passer la soirée sans souper et que, demain matin, à moins d'un miracle, nous tomberons dans les mains des gens de Typhaines. Les femmes sont, il faut l'avouer, une race bien abominable 1 Je remercie le ciel de m'avoir fait

crever un œil à Cambrai ; cette circonstance m'a dispensé pour toujours d'avoir affaire à elles.

— Que d'infortunes en si peu de semaines I reprenait monseigneur Philippe : la mort de mon père, la perte de ma tour, une prison épouvantable, et, pour couronnement, la colère de Mahaut I C'est bien là le pire 1 Sais-tu pourquoi elle me traite si mal ?

— Non, répondait Foulques, et, sur mon âme, elle ne le sait pas elle-même.

— Si fait ; elle s'imagine que j'aime la fille du consul de Typhaines, cette petite Damerones, qui m'a sauvé de* griffes de son père plus méchant que le diable.

— Oh I la scélérate qu'on accuse d'être sorcière ?

Cette parole de Foulques rappela à monseigneur Philippe l'insistance avec laquelle Mahaut était toujours revenue sur son imputation, qui lui semblait à lui purement une injure. Foulques avait appris l'histoire de Rigauld dans la conservation des sergents d'armes ; il en édifia les oreilles de son maître qui, malgré la gravité de l'accusation, ne put se résoudre à y croire.

— Non, dit-il, Damerones n'a pas de rapports avec l'enfer ; il faudrait que j'en visse moi-même une preuve bien éclatante pour y croire. Elle est folle, peut-être, si elle a cru me faire oublier mes devoirs envers Mahaut par reconnaissance pour elle. Elle m'aurait sauvé vingt fois plus, elle m'aurait montré mille fois plus de dévouement qu'elle n'y aurait pas réussi. Mais si elle est insensée, il faut la plaindre et non l'accuser. Que je voudrais tenir dans mes mains cet infâme Rigauld 1 II a causé, le traître, tout le malheur qui m'accable I

— Ah 1 vous avez bien raison, répondit Foulques, si je le tenais, le misérable, je le secouerais jusqu'à ce que l'âme lui sortît des lèvres 1

Comme si ces souhaits charitables eussent été des évocations puissantes, l'écuyer n'avait pas achevé de parler que Rigauld, Rigauld lui-même, parut dans le sentier. Foulques poussa un cri de joie, car, avant son maître, il l'aperçut ; mais un second regard lui montra que le forestier n'était pas seul et que, vraisemblablement, ceux qui l'accompagnaient ne le laisseraient pas maltraiter sans explications.

Rigauld marchait d'un pas leste, la tête haute et l'air

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