‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 143 sur 169 · CHAPITRE VINGT-SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-SIXIÈME

joyeux, devant une nombreuse cavalcade. Il était vêtu comme à l'ordinaire et tenait en main, au lieu de son arbalète, une longue javeline à fer mince et brillant. Derrière lui, qui, sans doute, servait de guide, venait, monté sur une mule richement caparaçonnée, son seigneur l'abbé Anselme, et, à côté, le maître Guillaume de Champeaux, évêque de Châlons-sur-Marne, et le chevalier Jean Berniot, que nous connaissons déjà, puis une troupe de clercs également bien montés, puis une cinquantaine d'hommes d'armes et de sergents à pied, portant de longues lances ou des arbalètes.

La vue de cette nombreuse compagnie, qui, tout à coup, déboucha du bois, détourna de leurs cours les pensées de monseigneur Philippe et celles de Foulques ; cependant, ils ne se levèrent ni l'un ni l'autre, ils ne firent pas un mouvement, et lorsque l'abbé s'arrêta devant eux, ils ne le saluèrent pas.

— Eh quoi I s'écria Anselme, est-ce bien vous, mon fils, que je retrouve ici ? Loué soit le Seigneur 1 II vous a délivré, comme je vois, des mains des impies.

— Ce n'est vraiment pas votre faute, répondit monseigneur PhiUppe, si ma tête est encore droite sur mes épaules ; grâce à votre damnée abbaye et à vous-même, il m'est arrivé plus de malheurs que je ne puis en raconter I

— Qu'est-ce à dire, mon fils ? répondit le religieux, quels que soient les coups du sort, consolez-vous, le ciel nous juge assez éprouvés et tout va rentrer dans l'ordre.

— Sans doute, reprit messire Jean Berniot, et puisque ce chevalier est, comme je n'en doute pas, le vaillant croisé qui a défendu si glorieusement Typhaines contre les manants, il n'apprendra pas sans plaisir, avec les bonnes nouvelles que nous apportons, la gloire dont le récit de ses actions l'a couvert à la cour du roi Louis.

Tout chagrin qu'il fût, monseigneur Philippe ne resta pas insensible à cette phrase de messire Jean, et, après quelques pourparlers, il se laissa persuader de remonter à cheval et de suivre les dignitaires ecclésiastiques, qui insistaient pour connaître la cause de son isolement dans la forêt et du sombre mécontentement dans lequel il paraissait plongé.

— Vous allez nous accompagner à l'abbaye, lui dit Anselme.

L'ABBAYE DE TIPHAYNES

— Quoi donc I s'écria-t-il, prétendez-vous y rentrer ?

— Qu'y a-t-il là qui vous étonne, mon fils ? dit l'évêque Guillaume en souriant. Ne voyez-vous pas quelle suite messire Jean commande, et pensez-vous que les bourgeois, si insensibles que vous les supposiez au respect qui nous est dû, soient tentés d'affronter les censures temporelles de tout ce monde armé ?

— Vous avez raison, répondit monseigneur Philippe, et ma surprise ne vient que de la promptitude avec laquelle le saint abbé a changé sa déroute en victoire.

— Ainsi vont constamment les affaires de l'Église, répartit l'évêque orgueilleusement. Ce sont les insensés et les téméraires qui s'attaquent à elle ; car, en définitive. Dieu lui a promis un éternel trioiuphe. Aussi, croyez-le bien, mon flls, si les manants de Typhaines se sont glorifiés pendant quelques jours dans leur révolte et dans leur démence, peu de temps se passera avant qu'ils ne pleurent l'une et l'autre sur les débris de leur commune.

— Ainsi soit-il, répartit le chevalier, et cependant je n'en resterai pas moins privé de ma tour et de mon domaine, parce qu'il aura plu à monseigneur mon père de me déshériter sans raison.

— Vous épouserez la riche demoiselle du Cornouiller, interrompit l'abbé Anselme, et les bénédictions que nos prières attireront sur vous ne vous laisseront rien à regretter.

Cette consolation intempestive amena le récit des chagrins du croisé ; mais Anselme, tout entier à des intérêts plus sacrés pour lui et plus importants, n'y prêta qu'une oreille distraite. Déjà on apercevait les tours de Typhaines, et messirc Jean interrompit les explications et les doléances de monseigneur Philippe, pour faire observer aux deux prélats qu'il était temps de redoubler de précautions afin de n'être pas surpris par les gens du bourg, si, par hasard, ils avaient eu vent de l'approche de la cavalcade.

L'évêque s'intéressait peu aux amours et aux affaires du seigneur dépossédé de Cornehaut ; il s'empressa donc de reconnaître la vérité des paroles de messire Jean et il fit observer, en outre, combien il était peu convenable que l'abbé de Typhaines entrât dans son monastère sans pompe et sans éclat. On s'empressa donc d'envoyer Rigauld en

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