‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 146 sur 169 · CHAPITRE VINGT-SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-SEPTIEME

bonheur devait, dans cette heureuse journée, devenir plus grand encore. Comme il cheminait avec son escorte, il rencontra un chevalier appelé messire Bertrand, qui était précisément un des quatorze confédérés réunis par Mahaut sous la bannière du Cornouiller, vieux loup qui, n'ayant pas grand'chose à perdre, ne donnait aucune envie de l'attaquer. Messire Baudouin vivait avec lui politiquement, sinon bien, ce qui lui était impossible avec les gens de son voisinage*; mais du moins, tant il y a, que si des causes de division existaient entre lui et messire Bertrand, elles étaient an ciennes, à moitié oubliées ou trop légères pour empêche* les deux châtelains de nouer conversation sur la grande route.

Après les premières politesses, messire Baudouin dit à l'autre :

— Il me semble que nous suivons le même chemin, monseigneur, et, cependant, ce n'est pas celui de votre domaine.

— Je ne rentre pas chez moi, répartit messire Bertrand ; je vais de ce pas à Nevers.

— A Nevers ? Eh ! vous m'étonnez I Que pouvez-vous aller chercher auprès du comte notre seigneur, contre lequel vous étiez, ce me semble, en révolte avec la demoiselle du Cornouiller ?

— J'y étais, sire Baudouin, mais il paraît que je n'y suis plus. Enfin, pour ne pas vous faire languir en vous ménageant un mystère qui n'en est plus un, je suis prêt à vous conter de bout en bout les affaires du Cornouiller pour peu que cela vous intéresse.

— L'intérêt que j'y prends, répondit le vieux sournois, n'est pas grand en lui-même ; mais, quand on est en voyage, rien n'abrège d'avantage la route et n'en chasse les ennuis, comme la plus mince nouvelle racontée par un homme sage et bien entendu.

— Puisqu'il vous plaît de me prendre pour un homme sage, je vous apprendrai donc que Mahaut s'est brouillée avec le seigneur de Cornehaut, son fiancé, dont vous savez qu'on a tant vanté l'amour, depuis cinq ans, dans le pays. C'était, disait-on, le couple le plus attaché, c'étaient les amants les mieux unis !... Bref, au lieu d'abattre des Sarrazins et de mener grande et bonne vie outre mer, il paraissait

certain que le jeune homme n'avait fait autre chose que de pousser des soupirs. Hé bien 1 ces gens qui s'aimaient si fort, ont à peine eu le temps de se rencontrer, que les voilà qui se prennent en grippe. Je ne sais pas au juste ce qu'ils se sont dit, mais le clievalier a certainement agi avec la dernière brutalité ; il a taillé en pièces les sergents d'armes de la demoiselle pour délivrer une certaine bourgeoise qui est, sans doute, sa maîtresse, et, enfin de tout, il a été mis à la porte du châtel de Mahaut. Maintenant, je vais, de la part de la demoiselle, à Nevers, pour informer notre seigneur le comte cpje sa vassale se remet à sa merci, renonce à guerroyer contre les manants de Typhaines, et lui demande ses ordres, ciu'elle suivra en toutes choses fidèlement.

— Vous m'étonnez, et, en même temps, vous me remplissez de joie, répondit messire Baudouin ; mais comment se fait-il que tant de chevaliers qui entouraient la demoiselle, et qui paraissaient fort irrités contre les bonnes gens de Typhaines, aient tout à coup changé d'avis quand il lui a plu de le faire ?

— Une dizaine au moins l'ont quittée avec mauvaise humeur ; le reste, c'est-à-dire trois de mes compagnons, et moi, qui vraiment, ne prenions parti dans la guerre que pour la solde que nous donnait Mahaut, et le droit de pillage, nous ne nous sommes guère inquiétés de servir contre les manants ou pour eux, car, dans l'état de guerre où voilà le pays, il n'y a pas à songer à rester longtemps neutre.

Les sentiments de complète impartialité qu'exprimait là monseigneur Bertrand étaient facilement appréciés par son auditeur ; avec la rapidité d'esprit dont le ciel l'avait doué, il ne tarda pas à concevoir un plan de conduite dont il fit part à son compagnon, du moins pour autant qu'il le jugea utile. Ce plan consistait à faire ajouter par le député au message de Mahaut une simple phrase indiquant que la demoiselle ayant renoncé à épouser le chevalier, seigneur dépossédé de Cornehaut, s'en remettait à la sagesse de son suzerain pour lui choisir un seigneur et maître. Ces quelques mots qui ne devaient rien coûter à l'éloquence de messire Bertrand et encore moins à sa conscience, le châtelain de Pomes s'engagea à les payer quatre-vingts marcs d'argent fin. Le marché ne fut pas long à conclure, et lorsque les paroles et les serments eurent été échangés entre les deux barons,

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