‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 147 sur 169 · CHAPITRE VINGT-SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-SEPTIEME

ils convinrent de se séparer pour n'avoir pas l'air, en entrant dans la ville, de s'être concertés entre eux. Messire Baudouin se chargeait d'ailleurs de diriger suivant ses vues particulières le choix du comte et de faire en sorte que l'affaire ne traînât pas. Sans pouvoir s'expliquer très bien le changement survenu dans les idées et les intentions de Mahaut, il pensait que quelque déconvenue blessante pour le cœur de la jeune fille, ou humihante pour son amour-propre, l'avait portée à faire l'éclat dont il se promettait de profiter. Bien qu'il n'eût jamais été admis au Cornouiller, sa convoitise pour ce beau domaine, pour ce fort châtel, l'avait fait s'informer de l'humeur et du caractère de la demoiselle, et il la savait impérieuse et emportée. Il pensa qu'il n'en était que plus à propos de se hâter, car les gens violents sont portés assez souvent à se repentir, à revenir en arrière, et messire Baudouin trembla que quelque nouvelle fantaisie de Mahaut ne vînt troubler les projets souriants qu'il venait justement de former.

Au moment où il roulait tant de craintes et d'espérances dans sa tête perfide, Mahaut, absorbée par son désespoir, avait déjà perdu presque jusqu'aux dernières traces de sa colère. Elle était dominée aisément par son orgueil et ses ressentiments, mais elle avait l'âme dévouée, et, depuis tant d'années, elle aimait le chevalier, qu'elle ne pouvait comprendre la ruine de ses espérances les plus légitimes. Sa fidélité, sa constance avaient fait jusqu'alors sa gloire et tout ce qu'elle avait souffert de son isolement et des inquiétudes que les prétendants à sa main lui avaient causées par leurs tentatives de violence, elle avait espéré en être dédommagée un jour par l'attachement inviolable de monseigneur Philippe. Mais point ; son fiancé lui manquait de parole.

A mesure maintenant que sa colère tombait, la douleur allait augmentant, et elle passa toute cette journée dans les larmes.

La discussion assez violente qu'elle avait eue avec ses confédérés avait aussi jeté dans ses pensées quelque doute sur l'équité de sa conduite. Accoutumée à ne plier jamais, à ne jamais revenir sur ce qu'elle avait dit une fois, elle avait maintenu devant les barons son droit d'abandonner l'abbé de Typhaines, s'il lui plaisait. Mais une fois onéie, elle avait rougi des excès où l'entraînait l'amour blessé, et la honte de

s'allier ou du moins de paraître s'être alliée aux gens de Typhaines, l'accabla d'une nouvelle douleur. Puis elle fut tentée d'envoyer un messager au monastère pour rassurer les religieux, et leur donner l'assurance de sa neutralité. Au moment de mettre cette idée à exécution, elle se dit qu'on allait l'accuser d'inconséquence, qu'on allait la croire frappée de folie, elle se rappela que dans le premier transport de sa fureur, elle avait envoyé messire Bertrand à Nevers, et elle résolut alors par orgueil d'attendre en silence les conséquences de sa conduite violente, et, après tout, le sentiment de a tendresse trahie, de ses sacrifices méconnus, lui était bien plus pénible, bien plus douloureux encore, que le soin de cette réputation sans tache à laquelle elle avait toujours veillé avec un soin jaloux.

Mahaut était donc mille fois plus à plaindre que sa rivale supposée. Damerones avait été bien malheureuse, elle l'était encore, malgré l'exaltation de sa piété, malgré son courage héroïque ; mais mille pensées encourageantes la relevaient. L'infortunée châtelaine n'en avait point de cette sorte, son impétueuse passion les avait toutes brisées. Du haut de son donjon, elle avait vu partir ses derniers amis. Elle se trouvait seule, isolée, avec une garnison composée pour la plus grande partie de mercenaires, au milieu d'un pays dévoré par la guerre, infidèle à son devoir comme fille noble, comme bonne chrétienne, suspecte, sans doute, ou allant l'être bientôt, de protéger la sédition des gens de Typhaines, et, surtout, après tant d'années de constance, veuve bien que non mariée.

Qui pourrait dire l'amertume des larmes que répandit la triste Mahaut sur les créneaux de sa tour ? Qui pourrait dire toutes les angoisses, tous les frissons qui passèrent dans son âme ? Elle désira mille fois mourir, elle prononça le nom de Philippe mille fois avec un accent déchirant. Philippe était perdu pour toujours.

Le jugeant sur elle-même, elle était certaine qu'après l'outrage sanglant qu'elle venait de lui faire, il ne reviendrait pas, il ne lui pardonnerait jamais. D'ailleurs, elle se sentait incapable de le recevoir à merci. Ainsi tout était bien fini, et le soir même elle donna la preuve de cet aveuglement extrême où une fierté et une jalousie trop puissantes tenaient son âme.

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