CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME
Rigauld arriva de l'abbaye. Il apportait deux lettres, une de l'abbé, une autre de Norbert.
— Demoiselle, dit le forestier, monseigneur l'abbé m'envoie pour vous dire qu'il est arrivé de Reims ; plusieurs des chevaliers qui étaient ici sont réunis dans le monastère, €t, après un long entretien avec eux et monseigneur Philippe, il a envoyé avertir dans le bourg le maître Norbert de venir lui parler. Une heure ensuite on m'a fait venir, et on m'a remis les deux lettres que voici, en m'ordonnant de vous les apporter.
— Donne ! s'écria la châtelaine.
Et saisissant les deux plis de parchemin, elle alla s'enfermer dans l'oratoire pour les lire en tranquillité ; car elle «avait lire ; son oncle, l'évêque de Cambrai, lui avait, étant toute jeune, fait apprendre cette science par des religieuses.
La lettre de Norbert était, comme l'éloquence du saint chanoine, toute fougue et toute exaltation. Elle commençait par rudoyer vivement la conduite inexcusable de Mahaut. En rompant avec ses amis, en outrageant son fiancé, elle avait démontré pour tout esprit judicieux, disait le vénérable père, qu'elle était possédée du malin esprit. Puis il parlait de Damerones, et, sur ce sujet, il se répandait en éloges si grands, en expressions d'admiration si enthousiastes, que tout ce qu'il disait ensuite pour faire ressortir l'innocence de la fille de Typhaines au sujet de monseigneur Philippe pouvait passer, sans trop de peine, pour le plaidoyer d'un esprit prévenu. Il terminait en menaçant Mahaut de toute sa colère, si elle ne s'humiliait pas au plus vite devant l'éclatante sainteté de celle qu'elle prenait pour sa rivale, et si, avec un véritable esprit de patience et de douceur, elle ne s'empressait de faire des excuses à son noble fiancé, de rouvrir sa forteresse à ses alliés, en un mot, de refaire tout ce qu'elle avait détruit.
Si Mahaut n'avait été que médiocrement mécontente, cette missive si remplie d'intentions excellentes aurait suffi pour lui faire pousser toutes choses aux dernières extrémités. Quand elle commença la lecture de la lettre de l'abbé, elle était donc extrêmement blessée, et ce fut sans doute pour ce motif qu'elle resta si peu sensible au langage modéré et sage de son tuteur.
Le maître Anselme mettait sous ses yeux et confiait,
disail-il, à son entendement clair et juste la véritable conduite du croise ; il prenait parti pour lui avec ménagement, et grondait doucement Mahaut d'une violence qui n'avait que des craises au fond bien frivoles. Il se servait de tous les arguments du chanoine, mais il les présentait mieux et il concluait en suppliant sa pupille de revenir à la raison et de ne pas compromettre son bonheur par des résolutions injustes et hâtives. Puis, laissant ce sujet qui faisait la première partie de sa lettre, mais qui n'en était pas la plus développée, il passa au point qui lui tenait le plus à cœur, c'est-à-dire à la neutralité que, disait-on, sa fdle en Dieu prétendait observer désormais entre la cause de l'abbaye et celle des manants insurgés. Il lui remontra fortement combien cette pensée était coupable ; il la conjura d'y renoncer, bref, il fit si bien que la châtelaine resta convaincue que toute sa sollicitude pour ses intérêts ne venait que du profit personnel qu'il espérait tirer de son alliance,
— Moine astucieux I se dit-elle en déchirant la lettre en mille morceaux, tu ne songes qu'à ton abbaye, et tu te croirais bien habile si tu pouvais, trompant ma simplicité, me faire dépenser mes forces pour ta cause et dédommager de mon bien le perfide que tu as spolié I Mais tu n'auras pas cette joie.
Elle fit appeler Rigauld.
— As-tu vu messire Philippe ? lui dit-elle.
— Oui, repartit le forestier. Je l'ai vu d'abord dans la salle chapiirale de l'abbaye, où il était assis avec l'abbé, le chevalier, l'évêque, le chanoine et les dignitaires du couvent. Quand, après avoir reçu les deux lettres, je suis sorti de la salle, il m'a suivi, m'a tiré à l'écart, et m'a dit en paroles expresses qu'il me fallait vous avertir qu'il était innocent ; que, si vous ne lui pardonniez pas une faute imaginaire, vous seriez cause de sa mort ; mais que, pour lui, il vous aimerait toujours. En parlant ainsi, monseigneur Philippe avait les larmes aux yeux.
Mahaut tenait ses regards attachés sur les dalles pendant que le forestier parlait ; elle garda encore le silence pendant quelques instants après qu'il eut fini, puis elle balbutia ces mots :
— Dis au chevalier...
Elle s'arrêta. Sans doute quelque parole de douceur et
CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME d'affection allait tomber de ses lèvres; elle allait renoncer à sa dureté et délivrer son propre cœur de son chagrin ; mais il lui vint une pensée fatale.
— Réponds-moi avec sincérité, reprit-elle brusauement en regardant Rigauld entre les yeux : dans la salle du chapitre, dans le préau ou ailleurs, as-tu entendu monseigneur Philippe parler de Damerones ?
Le forestier n'avait nulle raison de dissimuler la vérité. XT~T> Cf Vainement, dit-il ; il en a parlé longtemps devant Norbert et devant monseigneur l'abbé.
— Qu'en a-t-il dit ?
— Il a dit que c'était une fille dévouée, que sans eUe il serait mort, et que, jusqu'à son dernier jour, elle lui semblerait plus respectable que beaucoup de dames et de demoiselles.
Mahaut dans ces paroles vit un outrage : elle sentit son coeur enlevé dans un tourbillon nouveau de passions indomptables et terribles ; elle fut certaine que l'abbé et le chanoine ne cherchaient à la tromper que pour le profit qu'ils en espéraient tirer, et que le chevalier n'en voulait qu'à son bien.
— Rigauld, s'écria-t-elle, tu ne répondras rien de ma part au seigneur de Cornehaut. Je n'ai rien de commun avec lui, et, dans tous les jours de ma vie, qu'il sache que je ne le verrai plus. Quant à l'abbé et à Norbert, dis-leur que je me suis remise aux mains de mon suzerain le comte de Nevers, qu'n m'apprendra ce qui est juste et qu'en toutes choses ]e lui obéirai. Va-t'en, et souviens-toi aussi, pour ton salut comme pour celui des autres, que tout messager qui désormais rne viendrait de l'abbaye trouverait ma porte fermée et serait percé au pied de mes murailles par les flèches de mes archers.
A cette déclaration, Rigauld regarda la demoiselle avec étonnement. Sa cervelle épaisse ne comprenait pas très bien comment, lui, qui, pendant plusieurs semaines, avait eu son logis au manoir, il était subitement devenu ennemi. Il se gratta l'oreille, et dit au bout d'un instant à sa terrible interlocutrice :
— Demoiselle, m'est avis qu'il y a dans tout ceci de grands malheurs. J'ai cru longtemps que Damerones était une sorcière, il paraît maintenant que c'est une sainte, et tous les
manants de Typhaines baisent, dit-on, la trace de ses pieds. Je ne vais pas contre ; le maître Norbert le veut ainsi ; il paraît que je me suis trompé ; mais, alors, vous vous trompez de même I Si j'étais à votre place, je laisserais revenir monseigneur Philippe et Foulques, je me marierais et il ne serait plus question de rien.
Mahaut ne daigna pas répondre au garde-chasse, et liii montra la porte du doigt. Le forestier partit au pas de course, franchit la herse et ne s'arrêta que lorsqu'il se vit hors de la portée des flèches. Il fut fâché de tous ces événements ; il s'était habitué au Cornouiller, on l'y traitait bien, et, à la suite des hommes d'armes, il avait récolté un bon butin le jour du pillage des faubourgs de Typhaines. Mais, après tout, il aimait encore mieux, en vassal fidèle qu'il était, le dernier des moines de l'abbaye que tous les chevaliers ou toutes les dames de la province. De retour à l'abbaye, il répéta son message dans toute sa crudité.
Plusieurs ont soupçonné que le brave forestier, guidé par un ressentiment personnel, y avait même ajouté du sien. Ce n'est pas à admettre : les véritables paroles de Mahaut étaient bien suffisantes pour démontrer aux hôtes de l'abbaye qu'il n'y avait plus rien à espérer de son côté.
Norbert, s'il avait encore été présent, se serait répandu en plaintes très dures contre la châtelaine. Mais cet homme zélé et ardent n'était resté dans le monastère que juste le temps indispensable pour l'affaire qu'il avait à y traiter, c'est-à-dire pour la justification pleine et entière de Damerones. Anselme connaissait les penchants superstitieux de Rigauld, et il n'avait pas fallu un long examen pour établir que Damerones n'était pas la fée de Saint-Procule. La jeune bourgeoise, en racontant son amour à Norbert, lui avait dit comment l'idée de faire prévenir Mahaut du siège de l'abbaye lui était venue, comment elle avait songé à prendre pour messager Rigauld, le seul des serfs du monastère auquel elle crût pouvoir se confier, et comment, dans la recherche qu'elle avait faite de lui, c'était, par hasard, à la fontaine de Saint-Procule qu'elle l'avait rencontré. Elle avait compris l'erreur du garde-chasse et en avait profité pour aiguillonner son zèle. Tous ces détails n'eurent pas besoin d'être longtemps -débattus.
Norbert était donc retourné à Typhaines. Il s'était rendu