‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 149 sur 169 · CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME

auprès de la fille du consul, et lui avait annoncé que le moment du départ était arrivé.

— Dans quelques jours, lui dit-il, Dieu seul connaît les malheurs qui vont fondre sur cette malheureuse et coupable ville. Vous que le Seigneur a choisie pour être du nombre de ses plus chères brebis, il ne convient point que vous soyez témoin de la ruine des vôtres.

C'était en présence de Jeanne et de Simon que Norbert parlait ainsi. Pressentant le départ prochain de son enfant, le malheureux, partagé entre son amour pour sa cité et sa tendresse paternelle, courait sans cesse de sa maison au Conseil de ville, et du Conseil de ville à sa maison. Avait-il quitté l'un depuis quelques minutes, qu'il y retournait le front inquiet, s'attendant à apprendre un malheur. Son instinct ne le trompa pas. Il était là quand Norbert vint lui prendre sa fille.

Damerones s'approcha de lui, et lui demanda de le bénir.

— Pardonnez-moi, mon père, dit-elle, j'ai été pour vous un pesant fardeau ; je ne vous ai pas gardé la fidéhté que je devais ; j'ai manqué d'obéissance. Pardonnez-moi,... j'ai été malheureuse, moi aussi.

Sa voix était entrecoupée ; elle s'armait de fermeté" ; mais ses larmes coulaient malgré elle.

Simon lui prit les mains dans les siennes, tandis que Jeanne, à genoux, comme sa fille, près de l'escabeau où était assis son mari, paraissait inanimée. Le front large et chauve du consul, sillonné de rides, bruni, sa barbe grise, lui donnaient l'aspect d'un des patriarches de l'ancienne loi. Il répondit à sa fille :

— n est meilleur pour toi que tu t'en ailles, Damerones ; mais considère quelle vie j'ai eue : Les miens massacrés, ma fille dévouée au fils de leur bourreau, ma ville sur le point de perdre sa hberté... tous les grands et les puissants du monde conjurés contre un pauvre marchand. Qu'avais-je fait à personne ?

— Venez, Damerones, murmura Norbert d'un ton attendri en prenant la main de sa pénitente.

— Encore un instant, je vous en supplie, dit le père avec un regard suppliant.

Il regarda bien sa fille, lui prit la tête, qu'il pressa entre ses deux mains tremblantes, la regarda cucore, l'embrassa avec force, la regarda une troisième fois :

Puis il s'écria avec un courage désespéré et en la repoussant :

— Va-t'en 1

— Que Dieu vous sauve, et vous, ma mère, aussi I Et elle sortit en tenant la main de Norbert.

C'était le moment décisif de la vie de Damerones. C'était celui où, pour ainsi dire, elle allait quitter les espérances et les joies de la terre pour n'en plus connaître que les sévérités et les rigueurs. Il est vrai qu'en même temps la foi chrétienne déchirait devant ses yeux un rideau et lui montrait les félicités surhumaines de l'autre existence. Néanmoins Damerones pleurait ; tout son enthousiasme était tombé : c'était machinalement qu'elle suivait son guide, et l'idée de ne revoir jamais ni sa mère, ni son père, ni tout ce que, jusque-là, elle avait respecté le plus, apparaissait à son âme, armée de toute sa cruauté. Sur son passage, les bourgeois et le peuple s'assemblaient ; on savait où elle allait, ce qu'elle voulait faire : Norbert l'avait citée en exemple. La belle jeune fille, la rose de Typhaines, l'idole de tous les jeunes gars les plus hardis et les plus riches, celle que le consul Payen avait annoncée depuis longtemps déjà à tous ses amis, et il en avait beaucoup, pour sa compagne future, était devenue la sainte du pays ; on s'agenouillait sur son passage. Elle était insensible à tant d'affection, à tant de respects. L'enfant soumise et humble s'était tout à coup retrouvée en elle ; elle pleurait de partir, et n'avait pas d'autre pensée que celle de la séparation.

— Adieu, Damerones, lui disait une vieille voisine en pleurant, vous prierez pour moi, car on dit que vous êtes une grande sainte.

Une jeune fille, une amie de jours plus joyeux, se jetait à son cou en sanglotant :

— Adieu, Damerones, murmurait-elle ; souviens-toi de nous I

L'inflexible Norbert laissait à peine à sa pauvre proie le temps de répondre quelques mots pleins de tristesse et d'attachement, et il l'entraînait. La multitude s'ouvrait sur leur passage, et à mesure qu'ils approchaient de la porte de la ville, la foule redoublait ses bénédictions et ses adieux. Tout à coup Payen fendit la presse et s'avança vers la jeune bourgeoise :

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