‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 150 sur 169 · CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME

— Damerones, lui dit-il, vous me quittez ? Vous ne voulez pas de moi pour mari ?

— Ah I mon pauvre Payen, répondit la fille désolée, allez consoler mes parents.

— Je n'y manquerai pas, et je ferai de mon mieux. Mais là, vous avez bien tort ; je vous aimais de bon cœur, et vous n'auriez eu rien à désirer chez moi.

— Adieu, Payen, interrompit Damerones en lui souriant tristement. Tout ce qui l'entourait, tout ce qu'elle regardait, tout ce qu'elle allait, avant un m»oment, perdre pour jamais, lui devenait cher, oh 1 plus cher qu'on ne peut dire.

Le consul retint encore la jeune fille par le bras.

— Vraiment, continua-t-il, vous avez tort de vous en aller ; je vous aurais donné les clefs de tout ; vous auriez tté plus maîtresse de mon bien que moi-même, et, quant à mon affection, elle était à vous. Pourquoi vous enfermer dans un cloître ? Pour avoir aimé le chevaUer ? La pensée de vous en blâmer ne me serait point venue. Le chevalier est un vaillant, et je voudrais lui ressembler.

Damerones serra plus fortement la main de Payen que ne le voulait un simple remercîment, et, se couvrant les yeux, pressa le pas et sortit de la ville. Elle marcha ainsi quelque temps, soupirant malgré elle et s'efîorçant en vain de retenir dîs cris qui s'échappaient de sa poitrine. Norbert, avec une nâle douceur, l'exhortait, l'encourageait, lui vantait les célestes récompenses dont le trésor allait lui être ouvert. Elle ne répondait rien.

Les deux voyageurs dépassèrent ainsi les limites de la vile, et déjà même l'abbaye allait bientôt se perdre pour eix dans les plis du terrain. Ils se dirigeaient vers la Charapigne : là était le couvent du Paraclet, où Norbert conduisait ctUe que, dans son langage mystique, il déclarait née pour être un jour une torche étincïelante de l'amour divin. Comme il; s'avançaient, ils se trouvèrent en présence de monstigneur Philippe, qui, avec Foulques, semblait plongé dans un grave et triste entretien.

Norbert fut le premier à apercevoir le croisé.

— Ma fille, dit-il à Damerones, voici que votre constance \a supporter un dernier assaut. Un dernier adieu, et le plus douloureux peut-être vient à vous. Ne vous troublez pas tt bravez les pièges du démon.

Philippe, de son côté, avait reconnu les survenants. Il arrêta son cheval, et s'appuyant sur sa lance dont il avait laissé. le bout glisser jusqu'à terre :

— Eh bien I Danierones, dit-il avec douceur, vous partez donc pour devenir religieuse ? Vous ferez honneur au couvent qui vous recevra, ma fille ; car vous avez bon cœur et vous n'auriez pas voulu, je le sais, que le bien que vous m'avez fait fût mêlé des maux dont je suis maintenant accablé.

Damerones avait eu d'abord la ferme volonté de ne pas lever les yeux sur celui qu'elle avait tant chéri. Mais elle n'eut pas la force de tenir cette résolution. La nonne, pour la dernière fois, fut encore femme et amante. Elle s'effraya, au premier regard, du changement que si peu de jouis avaient apporté dans les traits belliqueux, hardis, jadis si joyeux et si fiers du croisé. Elle le vit pâle, et son visage amaigri portait les traces douloureuses de l'insomnie et da chagrin. Son front, d'ordinaire si pur et poli comme le marbre, portait une légère ride, ses sourcils étaient froncés par la réflexion et appesantis sous le poids des ennuis.

— Vous êtes aussi malheureux que ceux qui sont coupables 1 s'écria-t-elle d'une voix émue. Mais il ne se peut pfts que le ciel vous laisse souffrir. Prenez courage, monseigneul* ; la demoiselle du Cornouiller se laissera émouvoir et saura (la vérité.

— Je n'y compte plus, Damerones, répondit Philippe en secouant tristement la tête. Elle m'a condamné sans justice et je ne la pourrai plus revoir. N'importe 1 je ne vous accuse de rien. Vous êtes une vraie sainte, ma fille, et je vous aimerai toujours comme une sœur. Allez donc en paix et priez pour moi !

Monseigneur Philippe n'était pas très habile à dire et à taire ce qu'il fallait ; nous en avons déjà vu des preuves ; mais, à défaut d'esprit, il avait toute la délicatesse d'un graid cœur. Son âme était aussi noble que sa race. Il ne témoigna rien à Damerones qui pût seulement faire soupçonner à celleci qu'il connût l'amour qu'elle nourrissait pour lui, et il conserva avec elle ce ton de protection patriarcale convenable vis-à-vis d'une bourgeoise.

La jeune fille lui demanda :

— Et si, par malheur, la demoiselle ne se laissait p^ fléchir, monseigneur, que feriez-vous ?

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