‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 16 sur 169 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

gnons aussi mal inspirés que moi. Je ne craignais pas les horions, d'ailleurs, et vous allez en juger ; sans passer la mer, j'étais sûr de trouver mille occasions de conquérir de Inonneur et du butin en donnant de beaux coups de lance.

Dans ce temps-là, l'évêque de Cambrai était pour la seconde fois en querelle avec les bourgeois de sa ville, et le bruit était venu jusque dans notre province qu'il suppliait tous les chevaliers, tous les sergents d'armes de lui venir en aide contre des bourgeois infidèles. En vain il avait cherché à faire entendre raison à ces hommes, à les tenir convaincus que les manants sont faits sur cette terre pour obéir au seigneur ; cette race entêtée n'avait rien voulu comprendre et s'était encore une fois rassemblée sur les bords des fossés du château épiscopal, en hurlant cet abominable cri de commune ! commune ! qui, pour bonnes raisons, demeure toujours dans les oreilles de celui qui l'a entendu une fois. L'évêque ne songeait donc plus qu'à employer la force envers ces scélérats sourds à ses exhortations paternelles. Il promettait à ses défenseurs une bonne solde, le butin et les indulgences que l'Église accorde à ceux qui se battent contre des excommuniés. Je n'ai pas besoin de vous dire que la commune avait été tout d'abord frappée d'interdit.

Cambrai, comme vous le savez peut-être, est une grande ville marchande où l'occasion de s'amuser ne manque pas ; ainsi je résolus d'aller y faire mes premières armes.

Nous nous trouvâmes là réunis, pour soutenir la bonne cause, au nombre de deux cents chevaliers et écuyers. Je ne vous raconterai pas les beaux combats qui eurent lieu. Les bourgeois se battaient comme de vrais diables, et nous eûmes beaucoup de peine à maintenir notre terrain. Foulques, le pauvre garçon, eut même un œil crevé ; mais enfin, après bien des efforts et en nous roidissant contre la rage de ces communiers, nous finîmes par venir à bout de leur obstination, et nous eûmes là trois jours de pillage et de butin comme je n'en retrouverai jamais de pareils dans ma vie.

— Prenez garde, mon fils 1 interrompit l'abbé ; bien que la cause que vous serviez alors fût juste et avouée du ciel, cependant vous ne devez pas oublier que les excès des gens de guerre sont maudits par plus d'un concile.

— Je vous assure, repartit messire Philippe avec des yeux brillants de souvenirs, que si vous vous trouviez vousmême sur un bon coursier de guerre, lance au poing et chevauchant dans une cité en flammes où tout grouille, court, s'enfuit, prie et demande miséricorde, où l'or, l'argent, les belles tapisseries, les beaux meubles volent par les fenêtres et sont à qui veut les prendre, vous n'auriez guère l'esprit à penser aux conciles ni à leurs défenses. Du reste, ne vous scandalisez pas, j'ai fait à Jérusalem pénitence des péchés que j'ai pu commettre là, et c'est l'archevêque de Tyr lui-même qui m'en a donné l'absolution, voyant avec quelle sincérité et quelle passion je pleurais mes fautes dans l'égUse du Saint-Sépulcre.

Quand, après deux mois de séjour, l'évêque nous eut tous remerciés et payés, et qu'il eut armé chevaliers quelquesuns des plus méritants, au nombre desquels j'eus le bonheur d'être compris, je pris congé et je revins vers la Champagne, ne sachant pas trop bien encore quel parti j'allais prendre, et persécuté par Foulques, qui voulait me faire aller sans retard où le vœu de mon père m'envoyait.

— Il me semble, dit l'abbé, que vous avez là un bon serviteur.

— Excellent, peu bavard, bon soldat et fort entêté. Comme nous cheminions un jour côte à côte, je m'entretenais avec lui d'un sujet qui était le sujet constant de mes pensées. J'avais laissé mon cœur à Cambrai ; j'étais amoureux d'une dame de haut parage, et au lieu d'aller en terre sainte, je n'aurais pas été fâché de faire quelques exploits qui pussent parvenir à sa connaissance, et de ne pas beaucoup m'éloigner d'elle. Cette dame, je vous le déclare, n'avait pas été insensible à mon amitié, et même, avec la permission de la personne de qui elle dépendait alors, elle avait échangé avec moi l'anneau des fiançailles. Mais elle ignorait que j'eusse pris la croix, car je le lui avais caché soigneusement, craignant, comme elle était très vertueuse, de me la rendre défavorable si elle apprenait quel retard je mettais à accomplir les commandements de mon père. Foulques était d'avis que j'avais eu tort de dissimuler, que j'avais tort en tout ce que je faisais, et qu'un malheur m'arrivcrait infailliblement, si bientôt mon patron ou la Vierge ne prenaient pitié de mon aveuglement. J'étais un

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