CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME
— Ah I mon enfant, répondit Philippe, c'est ce que Foulques me demandait à l'instant, et nous allions tous deux par les chemms, causant de ma malheureuse aventure. Que voulez- vous que je fasse ? Je suis revenu de Terre-Sainte, me croyant un père, un châtel, une fiancée, et il se trouve que je n'ai plus rien de tout cela. Me voilà pareil à un pastour, libre de passer, comme lui, la nuit dans les champs ; car je n'ai pas plus d'asile que lui.
Ici Norbert se mêla à l'entretien.
— Mon fils, lui dit-il, je sais que vous êtes malheureux, et cela sans qu'il y ait de votre faute. Je ne puis souffrir que l'abbaye de Typhaines retienne votre manoir. Sans doute votre père eut raison de le donner pour racheter ses fautes ; c'était une bonne pensée ; mais il aurait dû aussi songer à vous. D'autre part, il est connu et notoire que le saint abbé Anselme ne peut, à son gré, dépouiller son monastère d'un bien qui lui a été légitimement remis, et je veux bien vous dire qu'il s'est ouvert à moi de son embarras et de son chagrin. J'ai écrit de ma propre autorité au Pape lui-même et aux cardinaux, et leur justice ne va pas tarder à vous faire rendre votre domaine, sans que l'abbé Anselme ait à se reprocher d'avoir spohé de ses propres mains son église.
— Voilà, s'écria Foulques, un brave chanoine, un digne pape, d'excellents cardinaux I Pour l'abbé Anselme, c'est aussi, somme toute, un honnête moine, bien que, pour le sauver, j'aie été sottem.ent contraint de laisser mon maître dans l'embarras I
Le chevalier parut beaucoup moins sensible que son serviteur à la bonne nouvelle qu'il recevait.
— - Mon père, dit-il, je vous remercie de votre intention ; mais qu'on me rende mon châtel, qu'on me couvre de biens, qu'on m'accable d'honneurs, si je n'ai pas Mahaut, rien ne sert, rien ne me plaît, et vos efforts charitables ne me tireront pas de mon chagrin.
— Mahaut entendra raison, dit Norbert avec amitié. Vous êtes un brave cœur et vous méritez d'être heureux, d'autant plus que vous ne demandez que le possible et le juste. Mais si, par hasard, la châtelaine du Cornouiller continuait à se laisser obséder par le mauvais esprit, je vous donnerais un conseil qui tournerait également à la gloire de Dieu et à la vôtre. Pour le moment, prenez patience, et vous,
Damerones, suivez-moi. Cet entretien a duré aSsez longtemps.
— Monseigneur, balbutia Damerones, si jamais vous êtes vainqueur du bourg de Typhaines et que mon père devienne votre prisonnier, souvenez-vous que j'ai sauvé votre vie.
— Je vous le promets, ma fille, répondit monseigneur Philippe, maître Simon n'aura jamais que du bien de moi, en mémoire de vous. Avez-vous encore quelque chose à me recommander ?
— Rien... non, rien... Je suis une religieuse et je n'ai plus d'attache à la terre... je n'en dois plus avoir. Adieu., monseigneur... adieu...
Elle parut hésiter, avoir un désir, une pensée qu'elle n'osait ou ne voulait pas exprimer. Ses regards tombèrent sur Foulques ; alors, détachant prompteinent un étroit collier d'or qu'elle portait au cou :
— Tenez, lui dit-elle, brave écuyer, prenez de ma main ce petit présent, et gardez-le en mémoire de moi. Soyez fidèle à votre maître. Aimez-le toujours ; dans tous les dangers où il sera, ne le quittez jamais. Prenez garde qu'il lui arrive malheur... Je vous dis cela pour votre avantage et afin qu'un jour vous n'ayez pas à répondre à Dieu d'avoir été un serviteur négligent.
Elle ne reporta plus les yeux sur Philippe et continua sa route. Soit que son âme fût fortement ébranlée, soit qu'elle sentît le besoin d'en appeler à toute sa dévotion, elle croisa les mains, et en marchant fort vite, elle se mit à prier avec ferveur ; Norbert priait avec elle. Arrivée au haut de la colline, elle se retourna brusquement, jeta un regard rapide du côté de ceux qu'elle venait de quitter, puis, aussitôt, elle reprit son oraison et disparut avec le chanoine.
Foulques était resté un peu ému du ton et du geste pénétrant et passionné de la jeune bourgeoise. Il tenait dans sa main, encore étendue, le collier d'or, et ne comprenait pas trop pourquoi elle lui avait fait ce cadeau.
— Bah I s'écria-t-il enfin, c'est une brave fille 1 et, malgré les folies de la demoiselle du Cornouiller, elle ne vous en a pas moins sauvé la vie I
— Elle eût mieux fait mille fois de me laisser mourir I répondit Philippe d'un air sombre et abattu. Mais, comme