‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 154 sur 169 · CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME

de l'autre. D'aucun côté on n'avait proposé de mettre le pont à l'abri d'un coup de main, on n'avait pas fixé le nombre des hommes qui devaient accompagner l'abbé ou les consuls. Tout se faisait simplement, rapidement, par entraînement ; on avait l'air de se hâter d'en finir. Les bourgeois avaient donc grand peur de l'excommunication ? Ils étaient donc bien effrayés des coups de lance qui pouvaient la suivre ?

Quoi qu'il en soit, vers deux heures de l'après-midi, la cavalcade abbatiale franchit la grande porte de la forteresse sacrée. Presque aussitôt les consuls de Typhaines, prévenus par les cris et les acclamations qui s'élevèrent sur leurs remparts, sortirent des murailles de leur ville, accompagnés d'un gros de bourgeois. On ne voyait dans leur suite, ni hauberts, ni boucliers, ni hallebardes, ni lances. Eux-mêmes avaient la tête nue et ne portaient que leurs épées.

— Que faisons-nous ? s'écria le maître Anselme à cette vue. Lorsque ces gens s'avancent pacifiquement vers nous, pourquoi tout cet étalage de chevaux et d'armes de guerre ? Que les sergents d'armes rentrent dans l'abbaye, que nos frères les chevaliers mettent pied à terre avec nous, et que le vénérable évêque, ainsi que moi, marchions la main ouverte au devant de ces pauvres gens.

— Vous faites bien, s'écria monseigneur Philippe, en mettant pied à terre tout le premier ; il ne faut jamais qu'un ennemi se m^ontre plus confiant que vous.

— Monseigneur, murmura Foulques, vous n'y entendez rien. Gardez votre cheval et votre lance.

— Tais-toi, répartit le chevalier, et va-t'en avec le coursier et le pennon.

Foulques leva les épaules.

A la vue du mouvement qui s'était opéré dans la troupe de l'abbé, à la vue des hommes d'armes retournant vers l'abbaye, et des écuyers et des pages emmenant les chevaux de guerre et les boucliers de leurs maîtres, la population de Typhaines avait applaudi et fait entendre les cris les plus enthousiastes ; ce qu'entendant, l'abbé Anselme avait dit à ses compagnons :

— Les pauvres gens ne sont pas encore pervertis ; nous les ramènerons au bien sans avoir besoin de les châtier.

Il atteignit le pont au moment où il prononçait ces paroles.

Les consuls et leur suite entraient par l'autre bout. Il y avait là Simon, Eudes, Jacques, Antoine ; Payen seul manquait.

En s'approchant de l'abbé, Simon se baissa comme pour se mettre à genoux. Anselme, voyant toutes ses saintes espérances se réaliser, lui tendit les deux mains ; et il ouvrait la bouche pour prononcer des paroles de concorde et d'union, quand le consul, se relevant brusquement, tira son épée ; et, frappant l'abbé à la tête, l'étendit sur le pavé du pont, en criant : A moi, Typhaines ! A mort les moines 1

Comme la foudre, il s'élança sur monseigneur Philippe placé à la gauche de l'abbé, et qui, tout stupéfait, restait là, les bras ballants, sans même voir venir le coup. Eudes, Antoine et Jacques avaient également mis l'épée à la main ; la troupe des bourgeois avait fait de même. La porte de la ville continuait à laisser sortir des hommes qui, bien évidemment, désormais, étaient des ennemis, et toute cette bande haineuse se précipita, comme des loups furieux, sur la suite abasourdie et désarmée de l'abbé, et sur l'évêque, et sur les prêtres, et sur les moines, en criant :

— Typhaines ! Typhaines 1 A mort les moines I

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