‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 155 sur 169 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Dans le premier moment, il est certain que personne parmi les suivants de l'abbé ne comprit rien à ce qui se passait. Anselme était là, étendu sans mouvement sur le pavé du pont, la tête fendue, noyant la pierre sous son sang, qu'à deux pas derrière lui, on se demandait encore : Qu'y a-t-il ? Monseigneur Philippe avait vu donner le coup ; il avait vu Simon s'élancer sur lui, l'épée au poing, et il n'avait pas eu tout d'abord l'esprit au courant des choses. Cependant cette stupéfaction ne pouvait se prolonger sans gros risque, et, heureusement, elle ne dura pas ; le bon chevaUer revint à lui encore assez à temps pour faire deux pas en arrière et un saut de côté ; il tira Rudaverse du fourreau, et alors, ne craignant plus le diable ni maître Simon, il cria d'une voix pleine :

— Cornehaut 1 tenez bon I

Presqu'en même temps que lui, les chevaliers, les écuyers, les moines avaient aussi repris leurs sens que la première stupéfaction leur avait fait perdre, toutes les épées volaient en l'air ; les moines n'ayant rien à faire dans la bagarre gagnaient l' arrière-garde, les hommes de guerre accouraient aux premiers rangs, si bien qu'au bout d'une minute, et, malgré le désavantage inséparable d'une surprise, le combat était régulièrement établi au grand désappointement des bourgeois surpris à leur tour.

On se battit d'abord autour du corps sanglant de l'abbé, comme les Troyens et les Grecs firent jadis autour du corps de Patrocle ; le malheureux Anselme, sur lequel maître Simon avait mis orgueilleusement le pied en reculant devant la pointe de Rudaverse, fut dégagé par Philippe qui, abattant sa lourde épée sur l'épaule de Simon, le contraignit encore de céder du terrain. Un page profita du moment, se glissa jusqu'à l'abbé, et le chargeant sur ses épaules le porta tout courant hors de la mêlée.

Cependant Philippe et le consul continuaient à se presser vivement, et c'était Philippe qui désormais avait le dessus. Furieux comme un taureau sauvage, exalté par la vue du sang du malheureux abbé de Typhaines, il ne songeait guère au serment que lui avait fait prêter Damerones. Son épée, sa vaillante Rudaverse, toute pesante qu'elle fût, ne pesait pas, dans sa main, plus qu'un roseau dans celle d'un pâtre ; elle tournait et sautillait autour de Simon comme une pluie d'éclairs et, s'abattant par intervalles pressés, tantôt sur les épaules, tantôt sur les bras, plus souvent sur la lame que le consul exposait dextrement à ses coups, elle semblait un diable et faisait un cHquetis à faire pâlir les plus braves. Bref, d'un vigoureux revers elle fit voler en éclats l'épée du consul de Typhaines.

— Cornehaut 1 s'écria le chevalier en saisissant au corps Simon, meurtri de coups et déjà tout sanglant.

Philippe enleva son adversaire dans ses bras terribles, et, l'appuyant contre le parapet du pont, il allait le précipiter dans la rivière. Simon ne prononçait pas un mot et souriait avec la rage sur le visage. Alors Philippe se souvint de Damerones.

— Je te pardonne pour l'amour de ta fille, dit-il au consul. Et il le lâcha.

— Vous êtes fou I hurla une grosse voix derrière lui ; c'était Foulques ; il se pencha sur Simon qui n'avait pas encore eu le temps de se relever tout à fait, et le ressaisit.

Pendant ce temps, Philippe avait été contraint de faire face à Jacques, qui lui avait porté un coup de poignard au défaut de son armure ; l'intention était bonne, mais la main faible ; le coup avait glissé sur les mailles du haubert, et Philippe, intact, assomma d'un coup de taille le bourgeois de Typhaines. Quand il se retourna, Foulques et Simon avaient disparu.

— Pourvu que ce mécréant, se dit-il, n'ait pas emmené mon écuyer avec lui au fond de l'eau. C'est un démon I N'importe 1 j'ai tenu parole à Damerones !

La bataille était perdue pour les bourgeois, et fort simple en est la raison. Foulques, l'homme aux précautions et de peu de foi dans la foi d' autrui, avait persuadé aux sergents d'armes de ne pas s'éloigner trop vite ; il les avait fait monter sur les chevaux des chevaliers, et, de cette façon, il put^ au

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