‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 156 sur 169 · CHAPITRE VINGT-HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-HUITIÈME

premier bruit, s'élancer au galop et revenir vers les siens avec un bon renfort. La cavalerie enfonça de toutes parts la troupe bourgeoise, qui, s'étant trouvée comme par enchantement bien armée de lances, de haches et d'épieux, aurait sans nul doute renversé la faible escorte de chevaliers qui était restée sur le pont ; mais, comme je le dis, la méfiance de Foulques fut bien placée en cette journée.

Cependant, il ne faudrait pas croire que, malgré la perte de deux de ses consuls, la multitude des gens de Typhaines, repoussée par les hommes d'armes, ait pris lâchement la fuite. Non ; ces enragés se laissèrent ramener à petits pas jusqu'à la porte du bourg et firent tête avec tant d'énergie que peu s'en fallut qu'ils ne reprissent l'avantage ; mais s'ils recevaient des renforts de la ville, et ils en recevaient beaucoup, si les flèches et les traits d'arbalète de ceux qui garnissaient le rempart les aidaient puissamment, les hommes d'armes, de leur côté, se grossissaient à chaque instant de ceux de leurs compagnons qui, primitivement, étaient restés dans l'abbaye et qui accouraient à toutes jambes ; enfin une dernière charge de cavalerie rejeta décidément les bourgeois dans leurs murs, et peu s'en fallut même que les soudoyers n'y entrassent avec eux. Monseigneur Philippe, par un effort surhumain, avait déjà arraché une des chaînes du pont-levis ; mais Payen, sortant tout à coup du rempart avec une nouvelle troupe, appliqua un si bon coup de masse d'armes sur le casque du chevalier, que celui-ci chancela et recula, et, pendant ce moment, la porte fut fermée, la herse baissée et le pont-levis se trouva en l'air.

— Bon I murmura le chevalier, nous reviendrons vous voir.

Il avisa à ses côtés un trompette, lui fît sonner la retraite, et ralliant sa troupe ordonna de repasser le pont et de rentrer à l'abbaye ; outre qu'il n'était pas nécessaire de faire tuer son monde par les archers, il ne pouvait songer à donner J'escalade sans échelles, et il était pressé, comme tous les siens, du reste, de savoir des nouvelles de l'abbé et de Foulques.

Dans les murs de la ville, une autre scène se passait.

— Nous avons eu mauvaise chance, dit Antoine à Payen. Le coquin de moine est mort, je l'espère, mais le reste a échappé, et Simon...

— Quoi, Simon ?

— Simon a disparu ; Jacques est mort.

— Au diable vous tous 1 cria Payen en essuyant son épée sanglante et en la remettant au fourreau. Vous êtes tous des traîtres et je vous l'avais prédit 1 Vous avez déshonoré la commune.

— Fou que tu es répartit Antoine en colère, si tu étais venu avec nous, au lieu d'écouter tes sots scrupules, nous serions à cette heure vengés et sauvés. Avec Simon tu serais venu à bout de ce scélérat de Cornehaut et la commune n'aurait plus d'ennemis.

— Sottise 1 répondit Payen en frappant du pied, je mourrai pour la commune, mais jamais, même pour elle, je ne ferai une infamie. Bref, votre projet, celui de Simon, était honteux, maudit du ciel, et je crois bien que votre crime nous a perdus quand notre courage pouvait nous sauver.

— Après tout, dit Eudes en ricanant, l'abbé a la tête fendue ; il est mort ; c'en est un de moins et le principal. Vive la commune I

Payen lui tourna le dos et s'en alla. Sur sa route il ne rencontra pas de bons visages. Les acclamations accoutumées ne se firent pas entendre. On savait qu'il avait désapprouvé le plan de trahison de ses collègues, et bien qu'évidemment il eût à l'instant même sauvé Typhaines d'être prise et mise à sac, on l'accusait de petit amour pour la commune ; sa popularité était morte.

Quand il comprit cela, il fut frappé au cœur. Il s'arrêta au milieu de la rue, et, les bras croisés, affronta la foule qui le suivait non plus en se taisant, mais en grognant.

— Qu'y a-t-il ? demanda-t-il d'un air hautain. Quelques cris : A mort les lâches 1 à bas les traîtres I

vive Simon I se firent entendre aux derniers rangs, tandis que les premiers ne bougeaient pas et regardaient le consul en silence.

Payen marcha sur la foule qui s'ouvrit et lui fit passage ; il se retrouva en face d'Eudes et de Jacques.

— Que veulent dire ces cris, mes maîtres ? demanda-t-il.

— Le peuple n'est pas content de vous, répliqua Jacques.

— Ni moi je ne le suis de lui, répartit Payen ; je croyais commander à des hommes braves et non à des assassins I

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