‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 17 sur 169 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

peu ébranlé de ses discours, et cependant je trouvais encore moyen de lui répondre, quand nous fûmes rejoints par un homme à cheval que je reconnus tout d'abord pour un des serviteurs de la dame que je servais. Je le questionnai avec empressement et lui demandai si c'était moi qu'il cherchait.

— Oui, messire, me répondit-il ; je viens vous annoncer, de la part de madame, que le seigneur de Pornes lui a juré sur des reliques que vous étiez croisé secrètement, et que si vous ne quittiez pas le pays, laissant votre foi ainsi engagée, c'était parce que le courage vous manquait. Elle me charge de vous demander si cela est vrai, et au cas où l'on ne l'aurait point trompée, elle vous renvoie votre anneau et vous prie de ne plus penser à elle. En parlant ainsi, le messager avait tiré l'anneau d'or de son escarcelle, et il voulait me le mettre dans les miains.

Je vous avoue, saint père, qu'à des paroles si peu attendues, j'étais devenu comme une statue de pierre ; mais la colère surmontant enfin ma honte, je dis à cet homme :

— Rapporte l'anneau à ta maîtresse ; dis-lui que si je ne suis pas parti comme je devais le faire, c'a été pour l'amour d'elle ; mais que tu m'as vu la croix sur l'épaule et suivant mon chemin.

En parlant ainsi, j'avais pris dans ma poitrine ma croix rouge que je tenais cachée ; je la plaçai sur mon épaule, puis j'ajoutai :

— Tu diras encore à ta maîtresse que si, avant mon retour ou sans qu'elle ait appris la nouvelle de ma mort, €lle me manque de parole sans motifs, je ferai à celui qui l'aura traîtreusement épousée une guerre à outrance, et qu'elle n'aura pas de repos dans ce monde par ma juste vengeance, ni dans l'autre par le soin des démons qui puniront sa perfidie. Ayant ainsi parlé, je congédiai le messager, et, cette fois, je me mis sérieusement en route pour la Palestine. J'y arrivai, je me battis, je.fus blessé, prisonnier, racheté, puis malade, puis soigné par les hospitaliers de Saint- Jean, puis je crus en avoir fait assez, et ruiné, maigre et exténué, je revins avec mon pauvre Foulques, non moins digne de pitié que moi-même. Nous arrivâmes ainsi dans le royaume de Naples, et je vous assure qu'il ne faisait pas beau nous voir en haillons, demi nus, avec de mauvaises besaces et demandant la charité auprès des pauvres vilains.

Un jour, assis près d'une fontaine dans l'eau de laquelle nous cherchions ù faire ramollir notre pain noir, je dis à Foulques :

— T'imagines-tu qu'il soit séant pour nous de rentrer dans notre Nivernais en ce piteux équipage ? Quant à moi, bien que très désireux de revoir ma promise, je t'assure que je rougis de honte à l'idée de revenir ainsi accoutré et plus semblable à une bête brute qu'à un chevalier chrétien.

A cela Foulques me répondit :

— Si vous savez un moyen de changer de fortune, ditesle promptenient, car je suis tout aussi las que vous du métier que nous faisons.

— Il n'y a, lui repartis-je, qu'à nous mettre à la solde de quclfiue seigneur et à guerroyer pour lui jusqu'à ce que, de notre paye et de notre butin, nous ayons un peu refait notre destinée. Je sais bien que des années se passeront peut-être ; mais que veux-tu ? Je ne peux pas me décider à reparaître devant ma promise comme un mendiant.

Foulques goûta mon avis, et le ciel nous favorisa. Nous entrâmes au service d'un prince napolitain qui sut nous fournir en bon nombre les occasions de refaire notre équipage, et bref, quand nous prîmes congé de lui, j'étais dans l'état le plus florissant : j'avais gagné de bons habits pour Foukjucs et pour moi, de belles armes, quinze cents marcs d'argent et de l'honneur. Je me mis en route pour la France. A Rome, je reçus la bénédiction du pape ; à Marseille, où j'ai laissé presque tous mes serviteurs et mes bagages, j'appris d'un Champenois que ma promise m'attendait ; mais que ce n'était plus à son oncle qu'il fallait m'adresser pour obtenir sa main, attendu que son oncle est mort, mais bien à vous, son nouveau tuteur. Alors je suis venu ici, et je vous demande Mahaut du Cornouiller, votre pupille.

— Est-ce là, demanda l'abbé avec un regard un peu incrédule, l'unique objet de votre arrivée à l'abbaye ?

— Je n'en ai pas d'autre, répondit messire Philippe. Mais pourquoi montrer tant d'étonncmerit ? Ce mariage n'a rien que de sage, je pense. Les terres de M^e Mahaut touchent aux miennes ; des alhances nombreuses ont eu lieu jadis entre nos deux familles, et vous devez savoir que son oncle, l'évoque de Cambrai, avait autorisé ma recherche,

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