CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME
bourg livré au pillage et à toutes les horreurs de la guerre. Croyez-moi, malgré la trahison d'hier, je ne renonce pas à faire entendre raison à ces malheureux égarés, et maître Simon lui-même, en voyant l'impossibihté de la résistance, conseillera la soumission et en usera pour lui-même.
— Je crois vraiment, mon vénérable frère, répondit l'évêque tout surpris, que votre charité pardonnerait à ce Simon lui-même son exécrable crime ?
— Eh pourquoi non ? répondit l'abbé avec un sourire, devons-nous donc vouloir, sans grande nécessité, la mort du pécheur ?
— Heureusement, répliqua le maître Guillaume, que vos hommes d'armes et vos aUiés, moins débonnaires que vous, se sont chargés de faire justice du scélérat.
Alors il raconta à l'abbé tout ce qui était advenu depuis que le coup d'épée du consul l'avait étendu sans connaissance sur le pont de Typhaines. L'abbé poussa un profond soupir, ferma les yeux et se mit à prier. Tous les assistants, sur un geste qu'il fit, l'imitèrent, et le prieur reçut l'ordre de faire dire les offices pour le repos de l'âme du supplicié. Précaution bien inutile, comme Foulques le fit observer, car il était d'avis, bien que faible théologien, que cette âme. partie pour l'autre monde avec un assez joli paquet de crimes, appartenait de droit et sans rémission à l'enfer.
Quoi qu'il en soit, il fut aisé de voir que l'abbé regrettait profondément ce qui s'était passé. Soit qu'il reconnût l'inutilité des plaintes, soit qu'il jugeât hors de propos de blesser ses amis par des récriminations, le pieux moine ne parla plus du jugement hâtif, prononcé sans sa participation ; mais il ordonna formellement que, jusqu'à sa guérison, on s'abstînt de toute hostilité contre la commune. Personne ne songea à lui désobéir, car on connaissait sa fermeté.
Toutefois il ne laissa pas pour cela les affaires aller d'ellesmêmes. Il eut de grandes conférences avec monseigneur Philippe, et, ce même jour, il l'envoya au bourg porter des paroles de paix. Tout autre que le croisé se serait peu pressé sans doute de rentrer dans une ville où les souvenirs étaient si peu agréables et les dangers si grands ; mais le croisé se serait cru déshonoré de refuser une pareille mission. D'ailleurs l'abbé avait bien jugé, en l'y envoyant, que los tigres étaient devenus des moutons. En effet, le premier moment d'effer-
vescence une fois passé, le découragement le plus profond avait envahi tous les esprits ; il s'était produit dans la commune une sorte de réaction non moins violente que l'excès de désespoir qui avait porté les consuls et la masse de la population à l'idée épouvantable du massacre de l'abbé et des chevaliers pendant la conférence amicale que ceux-ci offraient.
Seulement cette réaction violente était dans la période de l'abattement. Simon, incontestablement le plus habile des hommes de Typhaines, avait bien compris, la veille, aux nouvelles qui lui parvenaient de toutes parts, que la résistance pouvait, à la vérité, être prolongée de quelques jours, mais qu'en définitive il faudrait finir par céder. La perspective d'attirer sur le bourg les armes d'une croisade n'avait rien de séduisant ; chacun savait qu'en pareil cas les cités rebelles étaient traitées par les vainqueurs en terre conquise, en pays infidèle, païen, musulman. Les plus durs traitements semblaient les meilleurs. Simon et ses amis avaient mis leur dernier espoir dans la réussite' d'un coup d'audace qui, en glaçant de terreur les moines de Typhaines, en enlevant à la ligue son chef, si redoutable par son crédit, son activité, sa force, pouvait, à la vérité, éloigner pour longtemps, sinon pour toujours, les derniers périls et rendre au roi de France et au comte de Nevers le pouvoir avec la volonté d'agir en faveur de la commune.
Tout avait échoué. Simon était pris. Payen, le brave par excellence, après avoir repoussé avec horreur le plan de trahison, avait encore sauvé la ville d'une surprise ; mais il avait abjuré son rôle de magistrat et s'était retiré dans sa maison d'où il ne bougeait plus. Restaient Jacques et Eudes ; c'étaient deux pauvres sires, deux tristes soutiens dans un moment pareil : Simon disparu, l'âme qui les faisait penser était morte ; ils n'avaient jamais su qu'approuver l'avis de leur collègue et suivre ses instructions. Quand l'aurore montra à l'horizon, sur la porte de l'abbaye, le cadavre du pendu, ce fut le dernier coup : un hurlement de douleur courut sur le rempart, descendit dans la ville, parcourut les rues, s'étendit sur les places. Monseigneur Philippe, en se faisant conduire au conseil des consuls, ne vit partout que gens accroupis le long des murs et fondant en larmes. C'était une désolation sans bornes, comme avait été la rage.