CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME
L'entretien du chevalier avec les deux magistrats tourna tout entier à l'avantage de la paix. Plus le croisé leur parlait et les pressait, plus les deux braves gens perdaient la tête et voyaient se dissiper les fumées d'ambition qui, au premier moment, leur avaient troublé le cerveau. S'ils n'avaient eu rien à perdre,- il est fortement à penser que leur langage et leurs sentiments auraient été tout autres et qu'au risque de voir saccager le bourg, ils se seraient cramponnés à leur dignité. Mais tous deux, nous le savons, étaient riches tous deux avares ; ils se rendirent donc raisonnables et, cependant, les conditions qui leur furent posées devaient leur sembler dures.
D'abord, la commune était abolie, les bourgeois rentraient sous l'ancienne règle, et les serfs fugitifs devaient retourner à la glèbe natale. Ensuite, les bourgeois devaient acquitter toutes les dépenses causées par leurs rébellions, entr' autres la solde des hommes d'armes que l'abbé s'engageait à ne pas conserver autour de lui pendant plus de deux ans, si, toutefois, la conduite de ses vassaux ne donnait lieu, pendant ce laps de temps, à aucune inquiétude. Puis les remparts devaient être rasés au niveau du sol et les fossés comblés ; enfin, les maisons élevées dans le bourg avec tourelles et pignons, maisons où se peignait tout l'orgueil bourgeois des communiers, devaient être abattues et faire place aux anciennes masures de sersàtude. Sur ce dernier point surtout, monseigneur Philippe déclara que l'abbé était résolu à se montrer inflexible, car il ne voulait pas que l'esprit de résistance pût se nourrir par l'aspect des monuments de la rébellion.
Jacques et Eudes, tout en soupirant, et le coeur bien gros, se prêtèrent à tout ; ils demandèrent seulement à consulter la population, ne voulant pas, dirent-ils, porter seuls la responsabilité de pareils actes. Le seigneur de Comehaut consentit à leur désir, le trouvant juste, et la bourgeoisie fut convoquée, au son des trompettes, sur cette même place où, peu de temps auparavant, elle avait juré de mourir pour le maintien de la commune. Il s'agissait maintenant de défaire cette même commune afin de ne pas mourir.
Naturellement, le nouvel aspect de cette place et de cette foule n'était pas pareil à celui que nous avons vu jadis. En premier lieu beaucoup de masures avaient disparu et
fait place à de belles bâtisses qui, à la vérité, n'étaient pas encore terminées, mais qui pourtant montraient assez, par quelques parties arrivées quasiment à leur perfection et par la hauteur des échafaudages, quelle était la pensée somptueuse de leurs propriétaires et aussi quelles étaient leurs richesses. Au lieu des anciennes et humbles maisons dont nous avons contemplé le chaume, ce n'étaient que tourelles, ce n'étaient que pignons, et, sur la façade de plusieurs de ces manoirs bourgeois, les tailleurs de pierre avaient même commencé à sculpter ici Adam et Eve en conférence avec le serpent ; plus loin, nos premiers parents expiant la première convoitise, ou encore des scènes tirées du Nouveau Testament, comme le denier de César, scènes morales et dont l'application était facile à faire.
Mais combien la multitude était morne, tandis que ses demeures étaient si brillantes 1 On n'entendait, de toutes parts, que des gémissements étouffés et des pleurs, et quand Jacques, monté sur une estrade, que cette fois on ne jugea pas utile de draper, fit signe qu'il voulait parler, l'assistance entière, à savoir les gens du bourg, hommes, femmes et enfants éclatèrent si fort en sanglots que, pendant quelques minutes, le consul, gagné lui-même par l'émotion publique, ne put se faire entendre, et que monseigneur Philippe se sentit touché.
— Allons, mes enfants, dit le chevalier d'une voix à demi sévère, nous ne sommes pas ici pour pleurer, mais bien pour prendre un parti comme il convient à des hommes raisonnables. Quant à moi je ne vois, en me mettant à votre place, que deux choses à faire : ou persister dans une rébellion maudite, et alors vous serez tous assommés et ensuite damnés sans miséricorde, ou bien renoncer à vos folies et vous soumettre au seigneur abbé qui ne veut pas vous traiter en maître exigeant, je vous en préviens. Je suis même autorisé à vous assurer de sa part que si quelques-uns d'entre vous ont le désir de quitter le bourg, il leur sera accordé un mois pour réunir leur avoir et s'en aller ailleurs. Mais, par la mort du Dieu Sauveur 1 décidez-vous promptement ; je trouve peu de plaisir à vous entendre ainsi geindre à mes oreilles I
Jacques prit la parole ;
— Bons bourgeois de Typhaines, mes amis, dit-il, vous avez entendu ce respectable chevalier. Il vous a dit la vérité,