CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME
nous ne pouvons tenter aucune résistance. Que vous plaît-il de décider ? Je ne vous donne pas de conseil, seulement je vous annonce que mon compère Eudes et moi nous renonçons aux fonctions que nous avons remplies jusqu'ici.
— Mes amis, reprit monseigneur Philippe, j'attends votre réponse. Votre seigneur l'abbé vous tiendra compte de la bonne grâce que vous mettrez à rentrer dans le devoir.
Quand on traite avec la multitude, il faut s'attendre à tout. Les consuls et le chevalier entendirent crier : Vive Cornehaut I Noël pour Cornehaut 1 Peu de gens du peuple restèrent muets.
— Eh bien 1 vos amis sont raisonnables, dit le croisé avec un sourire un peu dédaigneux. Ma mission est remplie, n'est-ce pas ?
— Oui, Monseigneur, répondit Eudes d'un ton piteux ; mais, maintenant, oserions-nous vous demander, mon compère Jacques et moi, ce qui va nous advenir ?
■ — Rien, repartit le croisé, le père abbé veut se montrer miséricordieux. Seulement vous contribuerez pour un peu plus que les autres à solder la garnison de l'abbaye, et si j'ai un avis à vous donner, c'est de jeter au plus vite, vos oripeaux rouges de côté, à vous dépouiller de vos cottes de mailles, à vous vêtir comme il sied à d'honnêtes manants, et, surtout, à mettre le plus tôt possible le marteau sur vos belles maisons.
Les deux bourgeois baissèrent la tête et accompagnèrent le chevalier jusqu'à la première barrière du bourg : Ils n'avaient plus dit une seule parole.
— Par la croix 1 s'écria monseigneur Phihppe en frappant joyeusement sur l'épaule de Jacques, m'est avis, mon brave homme, que lorsque vous me teniez, vous et vos compères, sous le couperet de votre bourreau, vous ne prévoyiez guère comment tout cela finirait... ni moi non plus, je vous jure I Mais je ne me plains pas I
n remonta à cheval et s'éloigna.
Les deux bourgeois levèrent les bras -au ciel et se regardèrent ensuite. La colère, l'humiliation, la douleur, tous les sentiments les plus affreux se peignaient dans leurs regards. Faut-il résister ? murmura Eudes d'une voix étranglée. Ne vaut-il pas mieux mourir sous l'épée d'un soudard que d'être égorgé à petits coups comme nous le sommes ?
— Comment résister ? répartit Jacques, personne ne nous obéira plus ; vous avez bien entendu que plusieurs bourgeois ont crié Noël au chevalier. Payen seul pourrait peut-être...
— Non, non, pas de rapports avec Payen, s'écria Eudes ; il nous a appelés lâches et assassins, je ne l'oublierai jamais ; dans le conseil il a toujours été d'un avis différent du nôtre, et plutôt obéir à mille moines qu'à l'orgueil de ce misérable l Puisqu'il faut courber le front sous un maître, compère Jacques, n'allons pas du moins chercher notre égal.
— Je pense comme vous, répondit Jacques, et, donc, adieu I nous savons trop l'un et l'autre ce qui nous reste à faire.
Ce qui leur restait à faire jurait complètement, comme on peut le croire, avec leurs anciennes fonctions de consuls dont ils se donnaient à eux-mêmes la démission. Le peuple, du reste, la leur donnait aussi ; sur leur passage personne ne les salua plus ; ils furent sensibles à cette marque de déchéance, car on s'accoutume promptement aux honneurs et on s'en déshabitue difficilement. Simon avait été dépouillé de son manteau par les soldats qui allaient le pendre ; Antoine avait été enseveli dans le sien et ainsi lancé à la rivière ; Payen avait dédaigneusement foulé aux pieds le sien sur le pavé du bourg : Eudes et Jacques ôtèrent les leurs en pleurant et les enfermèrent dans de vieux coffres sans espoir de les en jamais tirer, mais avec la ferme résolution de les contempler quelquefois en secret. Puis, pour s'accommoder à leur fortune adverse, ils commencèrent sur l'heure même à faire démolir leurs maisons.
Le soir de ce jour solennel, on vit avec quelque émotion plusieurs moines de Typhaines parcourir les rues du bourg. C'était une nouveauté. L'accueil qu'on fit à ces anciens maîtres rentrés dans leurs droits fut tout à la fois craintif et servile ; mais quand on vit qu'ils usaient du langage le plus doux et le plus conciliant, on se prit d'enthousiasme pour eux. Es vantèrent beaucoup la douceur de leur seigneur l'abbé, parlèrent de sa blessure de manière à rassurer tout le monde et racontèrent d'une manière un peu trop sombre peut-être la mort de Simon ; ce n'était pas la faute des bons pères, c'était celle des soudoyers qui, sans doute, pour se faire mieux venir, avaient rapporté que le consul de Typhaines était mort en blasphémant comme le pire mahoniétan. Les moines ne manquèrent pas d'engager tous les