CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME
pauvres à venir le lendemain à l'abbaye comme ils en avaient jadis l'usage, pour goûter les soupes du couvent ; aux femmes ils offrirent les douceurs longtemps absentes de leurs conseils, aux hommes ils promirent une grand'messe pour le lendemain, suivie d'un Te Deum et de l'exposition de l'annulaire de saint Procule. Les bourgeois tombèrent dans l'extase sur les bontés» les mérites, les vertus de l'abbé et de ses religieux, et, à dater de ce moment, ils ne purent jamais parvenir à s'expliquer comment ils avaient été assez sots pour se laisser entraîner à la sédition contre d'aussi excellents seigneurs. Ainsi convertis, ils sentirent le besoin de faire quelque action qui les honorât à leurs propres yeux en leur prouvant qu'ils aimaient réellement leurs maîtres. On se consulta ; quelqu'un offrit de tuer Payen ; mais une voix fit remarquer que le forgeron s'était hautement prononcé contre le meurtre de l'abbé ; donc il travaillait secrètement en sa faveur ; donc il serait dangereux de porter la main sur lui ; on cria : Vive Payen 1
Alors on proposa de faire un mauvais parti à Eudes et à Jacques, mais les gens réfléchis eurent peu de peine à démontrer que, loin de plaire aux moines, cette expédition pourrait fort bien les indisposer, puisque c'étaient Eudes et Jacques qui avaient, les premiers, conseillé aux bourgeois la soumission. Que faire alors ? car il fallait bien faire quelque chose : on ne pouvait pas laisser se perdre absolument cette belle soirée pendant laquelle, en l'absence de toute autorité, quand les consuls n'existaient plus, quand le bailli n'était pas encore installé, le bon peuple de Typhaines était absolument livré à lui-même, à ses bonnes inspirations.
Quelqu'un cria :
— Chez Jeanne, la femme de Simon I A l'eau I
L'idée était lumineuse. Toute la cohue populaire se précipita dans la rue où demeurait la vieille compagne du consul, vers la maison qu'avait habitée Damerones. On trouva la porte ouverte et personne dans les chambres. On mit tout sens dessus dessous ; personne ne vint s'y opposer. Jeanne avait disparu. Disons sans plus tarder que, quelques jours après, Rigauld trouva son cadavre dans les bois, à demi rongé par les loups ; fait singulier qui inflrmerait considérablement la vérité de ce vieux proverbe : que ces animaux ne se mangent pas entre eux.
Revenons aux bonnes gens de Typhaines, qui ont grand' peine à trouver une occupation. Il leur fut malheureusement démontré qu'ils n'avaient aucune raison plausible pour pendre personne. En l'absence de ce plaisir suprême, force leur fut de rabattre leur bonne volonté de destruction des êtres vivants sur les choses inanimées, et ils s'en allèrent, tout joyeux, jeter leurs remparts à bas.
Le lendemain matin, le prieur, représentant le père abbé, vint avec des hommes d'armes installer un bailli dans le bourg. Il fut reçu admirablement ; on embrassa les jambes de sa mule, et, s'il eût voulu en croire le vœu populaire, il aurait donné son froc pour matière à reliques. A l'occasion de l'affaire qui l'amenait, il parcourut les rues et vit partout l'ordonnance de l'abbé concernant le luxe des maisons nouvelles en bonne voie d'exécution. A une seule bâtisse, il s'aperçut, avec un étonnement profond, qui fut partagé par toute sa suite, qu'au lieu de renverser ce qui était fait, on continuait les travaux.
— Que signifie cela ? demanda le révérend père aux notables bourgeois qui l'accompagnaient.
— Hélas 1 répondirent-ils humblement, c'est la maison de Payen ; nous le croyions mieux disposé à obéir aux ordres de notre seigneur.
— Amenez-moi cet homme, dit le moine, que je lui fasse comprendre son devoir.
Des hommes d'armes entrèrent dans la maison ; ils y trouvèrent Payen qui, en habit de forgeron, était assis devant la cheminée et y prenait son repas.
— Holà I manant, dirent-ils, viens comparaître devant ton seigneur le prieur de Typhaines 1
— Je n'ai pas de seigneur autre que le roi, répartit le forgeron, et si le révérend prieur veut me parler, qu'il entre.
Les hommes d'armes répondirent :
— Le temps de l'insolence est passé ; tu n'es plus rien, sire manant, et si tu ne nous suis de bonne grâce nous te forcerons de marcher.
— Quand je vous fendrais le crâne à tous deux, répliqua amèrement le forgeron en jetant un regard de côté sur un énorme marteau placé à la portée de son bras, je ne rétablirais pas la commune, je ne retrouverais pas Damerones ;