CHAPITRE VINGT-NEUVIÈjME
ainsi donc je me soumettrai ; je vous suis. Sire moine, que me voulez-vous ?
— Vous ignorez, sans doute, maître Payen, dit le prieur, les ordres de votre seigneur l'abbé ? Votre maison doit être abattue.
— Jamais ! de mon gré, repartit le forgeron.
— Alors on l'abattra malgré vous. Mais songez que vous me contraignez à user d'une rigueur inutile.
— La rigueur ne sera pas inutile, s'écria Payen en regardant la foule avec fierté, car elle prouvera que dans Typhaines un communier a résisté jusqu'au bout.
— Faites abattre la maison, dit le prieur aux sergents d'armes.
Un mot fut prononcé, et les maçons qui élevaient les murs se mirent en devoir de les jeter bas ; la populace les y aida et l'ouvrage s'accomplit avec une promptitude merveilleuse. Payen considérait cette scène de dévastation, entendait les rires des démolisseurs, voyait chanceler, puis s'abattre ses murailles sans se départir de l'attitude de froid mépris qu'il avait prise.
— Suis-je prisonnier ? dit-il enfin au prieur.
— Nullement, répondit celui-ci.
— Alors, je quitte le bourg, poursuivit le forgeron. Et écoutez-moi, sire moine ; vous et votre seigneur l'abbé, vous n'avez pas été trop durs, pour des vainqueurs ; vous pouviez faire pis ; mais ces misérables gens de Typhaines ont été trop lâches pour des vaincus, ils pouvaient faire mieux.
Et comme cette bravade excita un violent tumulte et des menaces...
— Ah 1 s'écria Payen, en levant en l'air son poing fermé, qu'aucun de vous, méchants hurleurs, ne s'avise de retrouver maintenant son courage I Je lui promets qu'il en ferait l'épreuve à la maleheure 1 Place donc 1 Laissez-moi passer !
— Voilà, dirent entre eux les soudoyers, frappés de la beauté martiale de Payen, et déjà édifiés sur son courage devenu célèbre dans le pays ; voilà l'étoffe d'un brave homme d'armes I C'est dommage que ce ne soit qu'un bourgeois.
Payen s'était éloigné ; il avait regagné son ancienne demeure, et s'y était enfermé. Personne ne douta qu'il n'eût
l'intention de profiter de la permission donnée par l'abbé^ et de s'éloigner au premier jour, après avoir réalisé son bien. On devinait juste, et ce fut ce qui arriva. Le seul homme de Typhaines qui eût aimé la liberté sans haine pour personne et qui l'eût servie sans trahison et sans mollesse, ne pouvait plus vivre parmi des hommes qu'il jugeait lâches ou scélérats. D'ailleurs il était bien désabusé sur ce qu'il avait le plus chéri,
La commune était morte et bien morte. Le prieur alla raconter auprès du lit de l'abbé ce qu'il avait vu, entendu et fait, et l'évêque Guillaume, dont le zèle ardent aurait prêté volontiers l'oreille aux conseils violents des gens de guerre, convint alors avec son ami qu'après la fermeté, la douceur n'était ni une faiblesse ni une faute. Le savant prélat partit le lendemain, tout fier de la part qu'il avait eue dans une si grande affaire et du succès qui avait couronné ses efforts. Plût au ciel que la réputation de maître Abeilard ne fût pas venue le troubler I Mais elle le poursuivit encore longtemps,, et, jusqu'à ce jour, elle a dominé sa gloire. A part ce malheur, maître Guillaume de Champeaux fut un prélat heureux, et le siège de Châlons eut sujet de s'honorer de sa science et de sa vertu.
Le lendemain de la visite du prieur dans le bourg, monseigneur Philippe s'approchant du lit de l'abbé lui annonça qu'il allait prendre congé de lui.
— Pourquoi, mon fils ? dit le vénérable moine en se soulevant sur sa couche. Asseyez-vous ici près de moi et écoutez ce que j'ai à vous proposer ; peut-être le résultat de cet entretien sera-t-il de vous montrer que le chagrin est mal placé sur votre visage, et, en outre, qu'il ne doit pas être question de nous séparer sérieusement l'un de l'autre.
— J'attends vos ordres, saint père, dit le chevalier un peu surpris.
L'abbé appuya doucement la main sur le bras du jeune homme.