‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 167 sur 169 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

— Mon fils, poursuivit l'abbé de Typhaines, nous venons de traverser des jours terribles et l'adversité a soufflé contre nous ses plus terribles tempêtes ; mais, avec l'aide de Dieu, nous avons vaincu, et il ne nous reste plus de nos misères qu'une juste affection pour ceux qui nous y ont secourus et consolés. Vous êtes au premier rang de ceux-là, mon fils, et ce n'est pas assez de ma reconnaissance, l'abbaye de Typhaines vous doit des récompenses proportionnées à vos services.

— Ne parlez pas de récompenses, saint père, répondit monseigneur Philippe d'une voix triste, je ne désire rien, je ne veux rien.

— Votre mariage avec la demoiselle du Cornouiller n'est pas décidément rompu, continua l'abbé répondant non aux paroles, mais à la pensée du chevalier. Il ne se peut pas que pour une vaine colère et de faux soupçons, ma pupille s'obstine à rompre des serments sacrés et qui ont tout mon assentiment. Il ne s'agit ici que d'user de prudence et de sagesse, et vous verrez l'aversion de votre fiancée se tourner en amour, comme les flots de la mer, montagnes pendant l'orage, deviennent plaine quand le calme s'est rétabli sur eux. Écoutez bien le plan que j'ai conçu pour vous.

Déjà l'évêque Guillaume vous a dit que l'église de Typhaines sollicitait à Rome la permission de vous restituer vos biens. Je ne doute pas que le Saint-Père ne se rende aux raisons puissantes que je lui ai alléguées dans mes lettres et qu'il ne m'octroie le don de vous remettre en possession de votre héritage. Mais ce n'est pas tout ce qu'il me convient de faire pour reconnaître vos services. Jusqu'à ce jour l'abbaye n'a pas eu d'avoué ; le pays était tranquille, manants et seigneurs, tout le voisinage la respectait. Les

temps sont changés, ils deviennent plus durs, et bien que nous soyons victorieux, la sagesse exige que nous ne nous endormions pas dans notre triomphe. Vous serez notre avoué ; vous entretiendrez pour nous défendre cent lances et trois cents arbalétriers, et pour vous mettre en état de soutenir une pareille dépense vous recevrez en fief de nous les quatre châteaux de la Maison-Riche, du Brernay, du Coq-Hardi et de la Taille, avec les terres qui en dépendent. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'unis à vos domaines paternels de Cornehaut et à ceux de la demoiselle du Cornouiller, ces nouvelles acquisitions feront de vous le seigneur le plus riche des marches nivernaises.

Monseigneur Philippe serra la main du révérend abbé, mais secoua la tête.

— Je vois bien, dit-il, que votre bonne volonté est grande, saint père, et pour moi je vous en remercie et en garderai souvenir en tous les jours de ma pauvre vie. Mais de qui et de quoi dépend la réalisation de tous ces beaux projets ? D'une femme irritée et qui ne veut pas être juste pour celui qui l'aime le plus au monde. Si Mahaut persiste dans sa haine contre moi, bien loin de devenir l'avoué de l'abbaye, j'irai chercher, je ne sais où, quelque coin pour y mourir. Le pauvre chevalier parlait avec conviction, et ce qu'il disait était certain. Le point d'honneur du temps contribuait d'ailleuis à faire regarder comme un mérite l'obstination en toutes choses et en amour particulièrement. L'abbé vit bien qu'il n'y avait pas à combattre contre un sentiment aussi fort ; il secoua mélancoliquement la tête et congédia le chevalier. Quelques instants après, et par les ordres de maître Anselme, le prieur s'acheminait vers le château du Cornouiller. On devine assez qu'il s'y rendait en messager de paix.

Il fut reçu à la porte sans aucune difficulté et admis dans l'intérieur du donjon. Mais sa surprise fut extrême quand, au lieu de se trouver en face de Mahaut, il se vit nez à nez avec le seigneur de Pornes. Le digne moine faillit de frayeur tomber à la renverse ; mais messire Baudouin, prenant son air le plus agréable, rassura de son mieux le messager :

— Quelle est ma joie, s'écria-t-il, de recevoir la visite du révérend prieur de Typhaines 1 Ah 1 je sais, mon père, que vous doutez de mon dévouement à cette sainte maison I

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