‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 20 sur 169 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Laissons un moment l'abbé Anselme et le chevalier dans l'attente de leurs visiteurs, et revenons à ce moment où les cinq habitants de Typhaines, après avoir apporté les restes du père Nicolas, sortirent du préau de l'abbaye et prirent leur chemin vers le bourg. Les moines alors les virent avec indignation rire et menacer du poing les murailles et les tours sacrées ; mais ils ne purent entendre, à cause de l'éloignement, les paroles de maître Simon et de ses amis.

— Voilà bien, disait l'un, voilà bien les moines 1 Ces gens-là croient vraiment que tout leur est dû.

— Eh I que veux-tu, Payen, répondit un autre ; mon père a vécu à leurs genoux ; ils s'imaginent que je suis content de faire de même.

— Bien dit, Antoine, cria un troisième ; ces moines insolents, non moins durs que les seigneurs séculiers, nous traitent, pauvres bourgeois, comme si nous étions des serfs... Entre les gens de la glèbe et nous ils affectent de ne mettre aucune différence ; mais, par ma foi de chrétien, cela ne pourra pas toujours durer, et je connais de par le monde un couteau qui vraiment s'agite dans sa gaîne.

— Écoutez-moi bien, Eudes, Antoine, Payen et Jacques, dit maître Simon ; vous êtes tous mes voisins, et ce n'est pas d'aujourd'hui que nous avons gémi ensemble sur la misérable vie que nos seigneurs nous font mener. Toi, compère Antoine, tu as bien raison dans tes paroles; chevalier ou abbé, écuyer ou prieur, sergent d'armes ou simple moine, nos seigneurs, qui se sont faits nos maîtres, ne sont pas autres envers nous que des Hérodes altérés de sang et d'argent. Us savent bien, car les enfants à la mamelle le savent, que nous ne sommes point des esclaves, des malheureux comme les hommes qui cultivent leurs terres. Lorsque nous leur disons

que nos parents, dans l'ancien temps, étaient aussi libres qu'eux-mêmes, ils n'y contredisent point, et ne pourraient le faire ; et pourtant ils ne laissent pas que de nous accabler sous les plus affreuses, les plus intolérables exactions. Ils nous assurent, pour se moquer sans doute, qu'ils nous protègent et nous défendent contre les châtelains des autres terres ; mais que m'importerait, à moi, d'être pillé par le voisin de mon seigneur, s'il me faut l'être par mon seigneur lui-même ? — Non, par les os de tous les saints, il faut que je vous le répète, comme je le fais sans cesse depuis deux ans que la glace est rompue entre nous sur ce triste sujet et que nous nous parlons cœur à cœur comme des frères fidèles ; il faut que je vous le répète 1 Si vous supportez plus longtemps cette existence, vous ne valez pas mieux que des chiens, vous n'êtes pas moins serviles, et tous les coups de pied qu'on vous donnera à l'avenir, je les déclare d'avance bien mérités I Je dis vous, car moi, vous le savez, je prêche ici votre honneur et votre avantage plutôt que le mien ; moi, je suis à l'abri de l'insolence des moines ; étranger à leurs terres et bourgeois de monseigneur le roi, je ne dépends pas d'eux ; ils ne sont ni mes seigneurs ni mes juges ; je puis aller, venir, vendre et acheter sans qu'ils aient rien à y prétendre, et quand je leur ai payé leurs droits légitimes, je suis aussi bien mon maître que le plus fier chevalier ou le prélat le plus vain ; comme le gentilhomme et le clerc, je ne dépends que de la suzeraineté royale 1 Ainsi, mes voisins, perdez patience ou restez doux comme des moutons sous les coups de vos maîtres, je n'ai, pour moi, rien à y gagner ni rien non plus à y perdre. Quand je vous excite à chercher au fond de votre cœur une étincelle de courage, vous devez bien comprendre que c'est pour vous seuls que je parle ainsi, pour vous, pour vos femmes et pour vos enfants.

Le marchand se tut après avoir prononcé ces paroles avec beaucoup d'animation. Ses compagnons gardèrent le silence, et, pendant quelques secondes, on n'entendit rien entre eux que le bruit de leurs gros souhers sur les cailloux du chemin, et le pas du cheval que maître Simon traînait derrière lui par la bride. Enfin, un des bourgeois de Typhaines s'écria :

— Vous êtes bien heureux, voisin ! bien heureux, sur ma parole ! et si je pouvais secrètement, comme vous, acheter

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