‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 21 sur 169 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

une charte royale qui me mît hors du pouvoir des moines, je vous jure que l'argent ne ferait pas le paresseux à sortir de ma bourse. Dites-nous, par l'amitié que nous avons tous ensemble, comment faut-il s'y prendre pour obtenir un si grand bien ?

Maître Simon leva les épaules.

— Ce que vous demandez, s'écria-t-il, vous ne le saurez pas de moi 1 Non, jamais je ne vous apprendrai le secret de trahir vos parents, vos voisins, vos amis, tous gens qui autant que vous méritent de vivre libres, riches et heureux 1 Et si vous me voyez ici, loin du lieu où je suis né, n'allez pas croire que je l'aie volontairement quitté. Le mauvais sort m'en a chassé, et ce titre de bourgeois du roi que vous m'enviez, plaise à Dieu tout-puissant que je l'échange un jour contre la liberté publique de ce bourg et de vous autres I C'est peu de chose, croyez-moi, que d'être seul heureux, quand le servage pèse autour de vous, sur les hommes et sur la terre I

— Tu as raison, s'écria Payen en relevant brusquement la tête. Tu parles en brave homme, et je te réponds de même. La vue de ces moines m'a remué le sang. Tout ce que tu nous as raconté dans notre voyage à la foire de Troyes, sur les belles communes d'Aix, de Narbonne et de Toulouse, m'a échauffé le sang et gonflé le cœur. Par le diable 1 compères, il est temps que les serfs restent serfs, mais que les bourgeois ne leur ressemblent plus. Les gens de Noyon se sont mis en commune, ceux de Reims ont fait de même ; ceux de Laon n'ont pas craint de massacrer les gentilshommes et jusqu'à l'évêque. Ma foi 1 prenons du cœur, donnons-nous du courage ; nous avons bras et jambes, et du sang aussi 1 Quand je tire à l'arbalète, sur dix coups je mets neuf viretons l'un sur l'autre I Quand je joue de l'épée, je fais reculer le sergent de la Tour-Baudry I Sainte dame de Typhaines, mon parti est pris, et je deviens tout autre 1

— Écoutez-moi, dit Antoine, ne nous pressons pas. Antoine était un homme d'une quarantaine d'années,

tonnelier de profession, un peu voûté par le travail, maigre, avec un nez assez pointu et un œil très fin ; mais il n'y avait rien en lui qui sentît la lâcheté ; seulement la prudence et la ruse prédominaient.

— Ne nous pressons pas, dit-il encore. Si nous pouvions nous faire quelque bon ami, quelque puissant allié, les choses

n'en iraient que mieux ; avec de l'argent, on arrive à tout, et je dt^ierais mon escarcelle, moi, pour faire briller nos écus d'or aux yeux des clievaliors qui voudraient nous soutenir.

— i:xpliquons-nous, reprit maître Simon en passant son bras sous celui du tonnelier, et tu verras que Payen n'a pas tort d'être pressé.

— Certes je n'ai pas tort, reprit Payen en secouant la tête.

— Laisse-moi parler au voisin Antoine. Tu sais, Antoine, que depuis plusieurs mois nous ne nous gênons pas pour dire publiquement notre avis sur les moines et leur seigneurage.

— Je le sais, et franchement, plus de précaution n'aurait pas nui.

— C'est ton avis ; ce n'est pas le mien, et non plus le leur ; mais, en tout cas, s'il y a mal, le mal est fait, et tu as entendu tout à l'heure que l'abbé nous connaît bien. Maintenant, penses-tu qu'il soit sage d'attendre le moment où l'on nous conduira à la geôle abbatiale ?

— Je ne me laisserai pas surprendre, s'écria Jacques. Crime de rébellion ne se pardonne pas ; une fois enfermé, on ne me lâcherait plus.

— Ce n'est pas tout, poursuivit Simon : si le père Nicolas a été tué, par qui pensez-vous bien que ce puisse être ?

— Par quelque serf mécontent ou ivre, répondit Antoine, comme je vous l'ai expliqué en venant du bois.

— Je t'ai laissé dire, repartit Simon ; mais tu te trompais. Il a été massacré par l'un ou l'autre de nos jeunes garçons. Nos discours, compère, ont enflammé heureusement toutes les têtes ardentes.

]*aycn et Jacques firent chacun un signe d'assentiment.

— Si vous pensez ainsi, cria Antoine, vous avez été bien fous de porter vous-mêmes le mort à l'abbaye ; on vous accusera pour le moins d'être complices des meurtriers.

— Bon I dit le bourgeois du roi en souriant, penses-tu que J'aie eu, en vous menant au mouticr, une autre intention ? La liberté ou la potence, compère Antoine, vous n'avez plus maintenant, tous tant que vous êtes, d'autre choix à faire 1 Pendus ou libres I voilà comme je veux vous voir et moi avec vous ! Du reste, Iranquillisc-tol, voisin ; tu pariais de secours, le secours ne nous manquera pas.

Payen et Jacques se frottaient les mains tout en mar-

Page 1