‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 22 sur 169 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

chant. Après une hésitation qui ne fut pas longue, Antoine prit aussi son parti.

— Eh bien I dit-il, ce qui est fait n'est plus à faire. J'aurais mieux aimé moins de promptitude ; mais puisque vous avez arrangé les choses autrement, vous verrez que je n'ai pas moins de cœur que vous.

Dans ce moment, les quatre bourgeois venaient de franchir le pont et ils se trouvaient au milieu de la grande rue du bourg. Simon s'arrêta, prit à chacun de ses amis la main droite, réunit ces quatre mains sous les deux siennes, et dit d'un ton grave :

— Allez en paix chez vous, allez en paix, il ne se passera plus longtemps que vous n'ayez hberté et franchise, et, croyez-moi, si le danger vous paraît redoutable, en l'abordant sans crainte, vous le verrez diminuer de moitié. Je ne vous demande que quelques minutes pour embrasser ma femme et ma fille, et, cela fait, sautons sur nos armes.

— Bien dit, répliqua Payen ; je vais tout de ce pas chercher mon arbalète et prendre ma coiffe de fer.

Les conjurés se serrèrent la main une dernière fois sans proférer d'autres paroles, et, se séparant, se dirigèrent chacun vers sa maison.

Quand maître Simon fut seul, sa physionomie redoubla d'éclat joyeux, hautain, sauvage. Il marchait leste et content, pareil à un jeune garçon à son premier rendez-vous ; on eût dit, à le voir, que son commerce venait de lui valoir des gains inattendus, et ainsi il arriva à la porte de son logis et leva le loquet.

Sa demeure était une maison composée d'une vaste chambre qui tenait tout le rez-de-chaussée, et d'un grenier fort peu élevé. A l'extérieur, les seuls ornements de cette demeure rustique étaient un banc de bois et un bras de vigne. A l'intérieur, le sol était formé d'argile battue et foulée ; un trou pratiqué dans la toiture laissait sortir la fumée du foyer, installé presque au milieu de l'appartement. Dans le fond de la chambre, un immense lit de bois et d'osier était couvert de peaux d'agneau et entouré de rideaux de serge. Un grand bahut et une huche à pain flanquaient cette couche. Sur des planches attachées contre les murs s'empilaient des rouleaux de toile de différentes qualités, objets du commerce de maître Simon, et une douzaine d'escabeaux couraient dans la vaste

pièce. Les seuls ornements de cette demeure étaient un bénitier et un crucifix de cuivre d'un travail curieux, accrochés au chevet du lit.

Ainsi était médiocre le luxe que, dans ce temps, l'usage permettait à un bourgeois du roi, position ambiguë dont maître Simon se couvrait faute de mieux.

Dans la chambre où le marchand entra, deux femmes étaient assises, filant leurs quenouilles auprès du feu, sur lequel cuisait le souper. Toutes deux posèrent leurs objets de travail et s'avancèrent au-devant du marchand. L'une l'embrassa en lui disant :

— Bonjour, mon homme 1

L'autre l'embrassa aussi, mais prononça plus tendrement ces mots :

— Bonjour, mon père 1

Il leur rendit leurs caresses avec affection et s'assit entre elles, puis les questions commencèrent à se presser.

La femme de maître Simon, qu'il appelait Jeanne, paraissait à peu près de son âge, à en juger par les cheveux gris qui s'échappaient de la coiffe de toile de la matrone. Elle semblait la digne compagne d'un homme aussi résolu. Ses traits avaient une sorte de dureté sévère ; ses yeux bleus étaient froids et déterminés ; sa taille épaisse et lourde annonçait une vigueur que ses mains larges et durcies par le travail ne démentaient pas. Elle était bien vêtue pour sa condition, d'une robe de tiretaine brune et d'un manteau noir. Pour être juste, c'eût été à un buisson d'épines qu'il eût fallu la comparer ; mais comme telle aussi, sur cette âpre tige une rose avait fleuri.

Sa fille était d'une taille élevée, fine, élancée, comme aurait pu être une châtelaine. Le visage et les mains de Damerones étaient d'une blancheur douce, là où les couleurs de la santé ne brûlaient pas ; ses yeux bleus avaient une candeur et un éclat sans pareils ; c'était une merveille. J'ajoute qu'elle n'avait elle-même aucun sujet d'en douter, car tout le village le lui répétait chaque matin et chaque soir, et les jeunes gens se rendaient aimables de leur mieux pour lui plaire ; il n'était pas juqu'à maître Simon lui-même qui, tombé sous le charme comme le monde, n'eût la réputation méritée de ne jamais rien refuser à la belle Damerones : aussi était-elle habillée à faire envie à toutes les bergerettes

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