‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 24 sur 169 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

— Les braves gens,! répliqua Simon.

Il prit dans la main son couteau, et s'avançant sur le pas de sa porte, il cria à la foule :

— Choisissez, vous qui êtes là 1 Voulez-vous laisser périr injustement vos amis qui vous ont délivrés d'un maître ? Aux couteaux I aux couteaux 1

Une acclamation unanime prouva l'assentiment des bourgeois de Typhaines. Simon poursuivit :

— N'ayez pas peur des moines. Leur froc se déchire sous les coups du fer.

— C'est vrai I c'est \Tai 1 cria-t-on. A bas les moines I Simon reprit :

— Le paradis sur terre, c'est de faire ce qui plaît et de garder son bien pour soi. Où en êtes-vous, malheureux bourgeois, sous le joug de vos seigneurs ? Vous ne pouvez ni aller, ni venir, ni vous marier, ni hériter, ni tester, sans acheter d'avance la bonne volonté d'un maître le plus souvent impitoyable. Il faut que ce mal finisse 1 vous n'êtes point des serfs 1 Aux couteaux 1 aux couteaux I Conjuronsnous tous I Instituons une commune, et ni moine ni chevalier ne pourra plus rien contre nous 1 Combien sommes-nous ici de gens vigoureux pouvant manier l'épée et lancer la flèche ? Deux milliers pour le moins 1

— Et les femmes I s'écria aux derniers rangs une voix féminine.

Cette interruption porta au comble l'enthousiasme. Les cris éclatèrent plus furieux, et des battements de mains et des éclats de rire témoignèrent du dévouement commun qui agitait cette masse.

— Ainsi, cria Simon, hommes et femmes, nous sommes tous prêts ?

— Oui I oui I répondit-on.

— A l'œuvre donc, je suis content de vous voir si braves ; de ce moment, vous êtes libres, et je vous fais tous aussi seigneurs ici que le sont les chevaliers chez eux. Mais ce n'est pas assez que d'avoir du courage ; la prudence sert aussi ; choisissez des chefs, prenez parmi vous les plus honnêtes, les plus vaillants, les plus sages ; ils empêcheront que l'astuce de vos ennemis ne l'emporte sur votre bon droit.

Cette proposition fut reçue avec la même faveur que les autres paroles de maître Simon, et, chose très ordinaire en

de pareils moments, ces chefs nouveaux furent nommés sans peine, chacun à l'unanimité et dans un espace de temps très court. L'opération terminée, Simon, qui tout naturellement avait été le premier élu, ordonna à la foule de se tenir en repos et d'attendre ce que ses mandataires allaient décider ; puis il invita ses collègues à entrer dans sa maison^ fit sortir sa femme et sa fdle, et s'enferma avec le rustique sénat, qui se trouva formé des quatre bourgeois avec lesquels il était revenu de l'abbaye et qui étaient les plus riches du bourg et les plus considérés.

Une demi-heure seulement s'écoula. Dans chaque révolution, la liberté est dans les mots, et dans le fond agit la dictature. Maître Simon n'eut besoin que de faire connaître son avis pour qu'aussitôt chacun l'adoptât, et ainsi la porte se rouvrit, et maître Simon, s'avançant le premier, dit à la foule :

— Mes voisins, nous tous ici qui sommes des gens paisibles et voulant la justice, nous allons mériter la protection de Dieu en portant d'abord au seigneur abbé une requête pacifique. S'il est sage, ce que nous désirons, tout pourra s'accomplir promptement et sans combat ; mais si son orgueil l'égaré, je donnerai mon sang et vous le vôtre 1

— Oui, oui, Simon I Dieu te protège I Dieu te sauve, Simon 1 Ce fut avec de pareils cris et en les couvrant de bénédictions que la foule accompagna ses chefs jusqu'à la grande porte de l'abbaye. Les convers et les valets, en voyant accourir cette multitude, furent saisis de crainte et s'empressèrent de fermer la grande porte. Ce ne fut qu'après des pourparlers assez longs et sur l'ordre venu de l'abbé, qu'ils consentirent à laisser pénétrer les cinq députés, et bientôt les bourgeois furent introduits dans le cloître, où l'abbé Anselme et messire Philippe de Cornehaut les attendaient.

Page 1