CHAPITRE VI
Par un mouvement involontaire sans doute, Antoine, Eudes et Jacques s'arrêtèrent sur le seuil de la porte du cloître et baissèrent les yeux sous le regard de leur seigneur. Mais, suivi de Payen, Simon s'avança intrépidement jusqu'auprès de l'abbé, et l'ayant salué gravement, il lui dit :
— Saint père, je vous ai rendu ce matin un service que vous avez pauvrement reconnu. J'ignorais alors que je reviendrais sitôt vous apporter les justes demandes des bonnes gens de Typhaines.
— Parlez, répondit froidement l'abbé.
Le bourgeois jeta un regard méfiant autour de lui, sur le chevalier, sur les hommes d'armes, sur la foule monastique, puis il poursuivit son discours avec un grand calme.
— Vous savez mieux que moi, seigneur abbé, dit-il, qu'Adam et Eve ont été créés libres de faire ce qui leur plaisait, et que nous tous également, descendus de ces parents communs, sommes les héritiers de leurs droits. Il ne paraît nulle part, dans la sainte Écriture, que d'autres aïeux aient engendré les chevaliers et les clercs, d'autres les gens de la glèbe, et qu'ainsi les uns soient créés pour obéir et souffrir toujours, les autres pour toujours commander et être heureux.
Simon s'arrêta ici pour voir l'effet de son raisonnement ; mais l'abbé, impassible, se contenta de répondre :
— Continuez I
— Comme donc, poursuivit l'orateur, les malheureux bourgeois et les serfs de Typhaines sont bien vos frères véritables, ils se sont résolus à ne pas vous laisser plus longtemps la part la meilleure de leur patrimoine céleste. Ils ne trouvent pas juste de travailler constamment pour vous, et, à l'exemple de beaucoup de villes du royaume de France, du
comté de Flandre et du pays de Languedoc, ils se sont résolus à se conjurer en une commune, et ils vous demandent de reconnaître et d'approuver leur volonté.
Maître Simon fit encore une pause, et ses yeux, comme ceux de tous les assistants, se fixèrent sur l'abbé, qui se contenta de dire :
— Avcz-vous fini ?
— Pas encore, repartit le marchand. Les bonnes gens de Typhaines sont pacifiques et ils ne voudraient pas se quereller avec vous. Ils vous demandent votre amitié et vous promettent en retour cent gerbes de blé, un troupeau de cinquante moutons, huit bœufs et un cheval caparaçonné, moyennant quoi vous les tiendrez quittes des tailles ordinaires et extraordinaires et des corvées. De plus, ils ne refusent pas de vous payer aujourd'hui une somme raisonnable pour racheter vos anciens droits. Répondez-moi maintenant, saint père, car j'ai tout dit.
L'abbé se redressa comme un champion courageux à son entrée dans la lice, et prononça à son tour ces paroles :
— Mon fils, à tout ce que vous venez d'avancer, voici ce que je réplique : L'Église, qui est l'épouse de Dieu, ma souveraine et la vôtre, me défend, par la voix de ses pontifes, de jamais rien céder de ses biens légitimes à la convoitise terrestre. Si j'étais un seigneur temporel, je ne sais si, par amour de la paix, je n'eusse pas accédé, du moins en partie, à vos demandes ; mais ce n'est pas à mon bien propre que vous en voulez, c'est à celui de cette sainte abbaye, qui n'est pas mienne et dont la garde m'a été confiée, afin que, gardien vigilant, je la rende à ma mort, augmentée peut-être en puissance, mais non diminuée. Sachez que jamais, non, jamais, tant que l'abbé Anselme aura quelque autorité dans cette maison, la moindre partie de ce qu'elle possède n'en sera distraite 1 Vous ôtes, je le crois, de pauvres gens égarés par de vains désirs ; mais si vous persévérez dans votre sacrilège entreprise, vous finirez par rencontrer votre perte dans ce monde et, ce qui est pis, dans l'autre. Et fussiezvous le comte de Nivernais ou le roi de France, toute votre puissance tomberait anéantie devant celle de Dieu.
-^ Réfléchissez, saint père, repartit Simon avec un sourire froid, que vous n'avez aucun autre moyen de résister à notre volonté que des oraisons et le son de vos cloches.