‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 26 sur 169 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

Vous n'avez ici ni sergents d'armes, ni arbalétriers, comme au temps de l'abbé Ranulf, et je veux bien vous avertir que votre voisin le comte de Nevers ne prendra pas votre parti.

Malgré sa fermeté, l'abbé Anselme pâlit ; mais il se remit aussitôt.

— Qu'en savez-vous ? dit-il. Ce pieux seigneur n'est pas dans l'habitude d'abandonner les faibles clercs à la convoitise furieuse des laïques.

— O saint père I repartit Simon en riant, il est inutile de feindre. Nous savons que vous avez dû recevoir une lettre fâcheuse du noble comte, et nous, de notre côté, plus francs que vous, nous voulons bien vous montrer celle-ci.

En prononçant ces mots, le marchand mit la main dans sa poitrine et en tira un parchemin qu'il remit à l'abbé.

Celui-ci le lut, et levant les yeux au ciel avec l'expression d'une douleur poignante qu'il ne chercha plus à dissimuler :

— Jérusalem 1 Jérusalem 1 s'écria-t-il, est-ce ainsi que les grands de ton peuple t'abandonnent ? J'ai vu le temps où les princes et les chevaliers auraient rougi de ne pas employer leurs épées et leurs lances à la défense de l'Église. Aujourd'hui, non seulement ils l'abandonnent à l'antique ennemie, mais ils l'attaquent. Écoutez, mes frères, écoutez, mes enfants, ce que le comte de Nevers lui-même, lui le descendant d'une race illustre, ne craint pas d'écrire à des paysans en révolte contre une sainte abbaye !

« Raoul, comte de Nevers, à son féal et bon ami Simon, marchand, salut dans notre Seigneur. Dis aux bonnes gens de Typhaines que, moyennant une solde mensuelle de vingt marcs d'argent, je leur prêterai quinze chevaliers, trente écuyers et deux cents arbalétriers pour les défendre envers et contre tous, sans distinction d'état ni de personne. »

A la lecture de cette pièce, les trois paysans regardèrent la foule avec orgueil, et les moines et les serviteurs commencèrent à gémir et à trembler de tous leurs membres. Quant à l'abbé, de grosses larmes coulaient sur ses joues creuses et pâles. Monseigneur Philippe, à ce triste spectacle, sentit son cœur se serrer ; il avait cependant vu déjà bon nombre de désastres ; mais son cœur ne s'en prêtait pas moins aisément aux impressions de la pitié, et il ouvrait la bouche pour prendre une part active à la scène qui se passait sous

ses yeux, quand tout à coup l'abbé, d'une main essuya ses pleurs, de l'autre montra le ciel et s'écria :

— Homme de peu de foi que je suis I ah 1 mes frères, ne m'imitez point I Oubliez-vous donc, avec votre lâche pasteur, que l'Église, toujours combattue, toujours attaquée, ne peut jamais être vaincue par l'enfer ? Ah 1 mes enfants, soyons prêts à souffrir le martyre, s'il le faut, mais ne désertons pas notre sainte cause I

Alors Anselme, regardant Simon et ses collègues avec un visage enflammé par le zèle, leur cria :

— Ne pensez pas, misérables, que je sois sans défense I Le comte de Nevers aura beau lever la lance, j'assemblera i contre vous et contre lui des orages dont son bouclier ne vous couvrira pas I

— Ils sont loin, les orages, dit Simon insolemment, et vos hommes mutinés grondent à votre porte. Qui vous protégerait contre eux ?

— Moi, par le Christ I misérable vilain, s'écria monseigneur PhiHppe en s'avançant, et le saint abbé n'a qu'à faire un signe, ta tête fendue ne retournera pas au dehors prêcher la sédition !

— Est-ce bien vous que j'entends parler, répondit Simon sans s'émouvoir, monseigneur Philippe de Cornehaut ? Dépouillé de vos biens par ces moines avares, allez-vous prendre leur parti ? Ah 1 si vous êtes bien celui que je nomme, et je ne crois pas me tromper, il faut que vous ayez bien dégénéré de la fierté de votre race, pour défendre votre plus cruel ennemi, ou bien peut-être croyez-vous que ce moine, sauvé par vous, restituera ce qu'il vous a dérobé. Questionncz-le, monseigneur, et vous saurez sans retard ce que vaut sa reconnaissance.

— - Par les saints de Champagne 1 s'écria messire Philippe en riant aux éclats, pour un vilain, tu raisonnes comme un évêque, et ton conseil est si bon que je vais le suivre. Allons, saint père, soyez franc. Si je m'engage aujourd'hui avec mon écuyer, mes deux pages et mes deux archers, à vous défendre Jusqu'à la mort, me rendrez-vous mon manoir et ma terre ?

Comme un naufragé qui se tient cramponné à une planche uni(iue et qui voit ce dernier refuge s'enfoncer sous lui, maître Anselme jeta un regard plein d'angoisse et de terrible reproche sur maître Simon ; puis il murmura :

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