CHAPITRE SIXIÈME
— O mon Dieu 1 abandonnez-vous vos enfants ? Les ruses du diable vont-elles prévaloir ?
L'abbé tordit ses mains, se mit à prier tout bas rapidement, puis, avec une vivacité sans égale, il se jeta aux pieds de messire Philippe.
— Ah I mon fils, s'écria-t-il, pensez qui je suis, pensez à mon âge, pensez à mon malheur, et voyez-moi agenouillé devant vous I Non, ne vous laissez pas aller aux embûches de l'ennemi des chrétiens 1 C'est en vain que cet homme se flatte dans son hideux triomphe 1 Ni vous ni moi ne trahirons notre devoir 1 J'ai confiance qu'il n'en sera rien, et je ne songe pas à vous tromper ; ce qui appartient à Dieu ne peut retourner au siècle ; mais si vous défendez l'Église et ses ministres, les félicités temporelles ne vous manqueront pas plus que celles de l'autre vie I Ah 1 mon fils, vous froncez le sourcil I Je vous en conjure, je vous en supplie, ne ternissez pas l'honneur de votre nom I ne me jetez pas dans les mains inexorables de ces rebelles I
Un combat violent se livrait dans l'âme du chevalier ; la colère qu'il avait ressentie quand, une heure auparavant, il avait appris le sort de ses domaines, s'était rallumée tout entière à l'imprudent et héroïque aveu de l'abbé ; mais aussi la vue de ce vieillard qui, de ses mains tremblantes, serrait ses genoux, et le respect qu'il n'étouffait que mal pour un homme aussi saint, ces sentiments divers se combattaient sans qu'un seul eût encore triomphé, quand Eudes et Jacques, à la vue de leur seigneur à genoux et suppliant, appuyèrent grossièrement leurs poings sur leurs hanches, et partirent tous deux d'un éclat de rire narquois qui fit bondit d'indignation les échos du cloître.
Monseigneur Philippe releva brusquement l'abbé d'une seule main.
— Saint père, s'écria-t-il, que voulez-vous qu'il advienne de cette canaille ?
Prompt à profiter de ce retour de faible fortune :
— Ce sont les mauvais conseillers de mes serfs, et j'ai tous droits sur eux, dit Anselme, pour empêcher un grand mal d'arriver ; saisissez-les, mon fils I
Philippe, sans hésiter, s'élança pour prendre Simon au collet ; Foulques et ses gens, suivis des domestiques de l'abbaye, l'imitèrent ; mais le marchand, sur ses gardes,
et tirant son coutelas, fit un bond de côté et battit en retraite avec Payen et les autres qui, de même que lui, s'étaient mis en défense. Si, cependant, il eût été atteint par le coup il'épce que lui lança monseigneur Philippe, il est à croire (jue sa carrière eût été terminée sur-le-champ ; mais le liasard voulut que dans cette cohue, ce coup terrible fût détourné par un moine qui, involontairement, heurta le chevalier.
— Race maudite ! s'écria Simon, et d'un revers il jeta par terre un frère lai qui le poursuivait avec une fourche. Une fois dans la cour avec ses hommes, il eut peu de peine ù gagner la porte, et la trouvant fermée, il cria aux gens du dehors :
— A l'aide, bonnes gens 1 à l'aide, on nous égorge 1
Cet appel fut promptement entendu ; un mugissement terrible s'éleva de l'autre côté de la muraille. C'était un éclat de voix continu plus féroce et plus redoutable que tous les cris de guerre, ordinaire musique des champs de bataille, et au milieu du tumulte perçaient de temps en temps ces mots : Commune ! Commune. ! puis des coups de hache retentirent, pressés comme la grêle, contre les battants de la porte.
— Ils crient la Commune 1 se dit Foulques en s'arrêtant au moment où il pressait le plus vivement Eudes, qui avait grand'peine à lui échapper.
En faisant cette réflexion, il se gratta l'oreille, puis il vint prendre son maitre par le bras gauche.
— Monseigneur, dit-il avec le calme qui ne l'abandonnait jamais, les manants crient la Commune 1 nous ne sommes pas de force ù résister à ce cri-là ; dans quelques secondes la porte sera par terre. Ne vous semblerait-il pas plus sage (Je faire retraite avec le père abbé et les moines dans l'intérieur du couvent, où du moins, vu notre petit nombre, nous trouverons moyen de nous défendre mieux qu'ici ?
-— Bien parlé. Foulques, répondit le chevalier ; en retraite, mes pères l et promptement, car la porte cède 1 Un grand éclat de bois tomba et lui donna- raison ; toute la foule monacale, saisie de terreur à cet aspect, se mit à courir sur les pas de l'abbé ; les hommes de guerre faisaient l'arrièregardc ; en moins d'une seconde, le préau se trouva vide ; il n'y resta plus que les chefs des communiers de Typhaines,