CHAPITRE SIXIÈME
qui s'empressèrent de venir en aide à leurs camarades du deliors en détruisant les obstacles qui fermaient encore l'entrée du couvent. A cette tâche, que l'on peut bien appeler homicide, Simon surtout se portait avec une ardeur et une passion qui laissaient loin derrière le zèle moins fougueux, quoique très emporté, de ses compagnons. Cet homme semblait doué d'une activité et d'une force surhumaines ; il était visiblement de la race de forts, qui naissent pour dominer ce qui les entoure.
Lorsque la multitude des paysans se fût précipitée dans la cour de 1" abbaye en agitant des haches, des coutelas, des épieux et des instruments de labour transformés en armes de guerre, Simon, accourant au milieu de ces forcenés, les empêcha de se débander comme ils allaient le faire, avides qu'ils étaient de trouver un passage pour pénétrer dans le monastère et s'emparer des moines.
— Ne vous séparez pas 1 s'écria-t-il d'une voix tonnante ; au cloître 1 courons au cloîti-e 1 Commune I Commune 1
La foule entière s'élança sur ses traces, et bientôt la porte du cloître craqua comme avait fait celle de la cour. Les assaillants, bondissant de joie, se précipitèrent dans le corridor voûté en rugissant, et coururent au bout où se trouvait un escalier tournant ; mais, malheureusement, une seule personne pouvait monter à la lois. Aussitôt, sans réfléchir, les paysans s'engagèrent, se poussèrent dans ce terrible gouffre ; deux flèches firent justice des deux premiers arrivants ; un troisième escalada les corps de ses compagnons pour avoir la tête fendue du coup d'une hache invisible ; d'autres vinrent encore monter et tomber sur les corps des leurs, percés ou taillés par une épée formidable; dans ce labyrinthe, il était même presque impossible aux assiégeants de voir leurs ennemis.
L'attaque se ralentit. Simon comprit que s'acharner, c'était compromettre l'entreprise et exposer ses gens à des désastres qui certainement refroidiraient leur ardeur.
— Voisins, leur cria-t-il, en arrière ! reculez I n'allez pas vous faire assommer comme des rats I Nos ennemis ne peuvent échapper ; dans quelques minutes nous les prendrons mieux. Vive la commune 1
Tous les paysans se retirèrent subitement et vinrent se grouper dans la cour ; là, Simon en choisit cinquante des
plus vigoureux et des mieux armés, qu'il mit sous le commandement de Payen, avec ordre de faire bonne garde dans le préau et autour des murs, afin que personne ne pût aller au dehors quérir du secours. Puis, suivi du reste de son armée, il descendit vers Typhaines. En passant, il laissa un autre poste d'une vingtaine d'hommes au bout du pont, afin d'assurer les communications avec les assiégeants de l'abbaye, au cas où les moines et leurs défenseurs voudraient tenter une sortie ; enfin il rentra dans le bourg.
Les femmes, les enfants qui avaient suivi de loin les insurgés, témoignaient, par leurs cris, combien ils prenaient de part à ce que l'on appelait déjà une victoire, quoique cette victoire n'eût pas été couronnée de tout le succès possible. Les maris, les pères, les frères étaient complimentés et embrassés comme autant de héros ; plus que tout autre, Simon recevait les félicitations de sa femme et de sa fille.
— Enfin 1 murmura Jeanne avec un regard singulier, en serrant la main de son époux.
— Damerones, dit le marchand, Damerones, réjouis-toi ; tu ne seras plus une pauvre fille à qui personne ne rend de respect, et que sa beauté expose aux outrages ; tu seras traitée désormais en dame, on t'approchera avec la crainte que doit inspirer la fille d'un bourgeois puissant.
— C'est bien, mon père, répondit Damerones froidement.
— Maintenant, ma fille, et toi, ma Jeanne, allez toutes les deux vous coucher comme des femmes prudentes. Moi, il faut que je retourne auprès de mes collègues et que je m'acquitte de mes rudes devoirs.
Il partit ; il était transporté d'enthousiasme ; il semblait avoir l'énergie, la volonté de deux hommes ; il ne songeait ni à la faim, ni à la soif, ni au repos, ni au sommeil ; quoique revenu ce jour-là mâme d'un long et difficile voyage, il ne se sentait pas de la fatigue.
La nuit était venue, assez profonde et sans lune. Simon fit allumer des feux sur la place du bourg et au milieu des rues, afin que partout on vît clair ; puis, avec ses collègues, il alla tenir conseil dans la geôle abbatiale, qui désormais fut déclarée propriété publique, et qui devait servir de parloir jusqu'à ce que, suivant l'usage, on eût construit, aux frais de la comjnune, une maison de ville et un beffroi. Dans cette nuit, il demanda et proposa, avec une exaltation qui