‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 3 sur 169 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Celui-là s'avançait vêtu d'un sayon de peau de chèvre dont le poil blanc et noir était tourné en dehors ; cet habillement grossier était serré autour de sa taille par un ceinturon de cuir fauve qui soutenait une panetière, un trousseau de flèches, et, sur le côté gauche, un long couteau sans gaîne, emmanché d'une poignée de bois. Des sandales de peau défendaient à peu près les pieds du voyageur contre l'injure des ronces ; pour sa tête, elle n'était couverte que d'une forêt de cheveux châtains, brusquement crépus, où certainement le peigne n'avait jamais enfoncé son ongle. Ce chasseur barbare tenait à la main un arc de bois de frêne.

Des traits de cet homme il n'y a que peu de choses à dire, si ce n'est qu'ils s'accordaient avec la rusticité de son costume et de ses armes. Ils étaient rudes et revêtus de cette gravité triste, partage et majesté des êtres que l'intelligence n'émeut pas de son souffle variable. Vingt-cinq à trente ans semblaient former le chifïre de son âge ; sa barbe, d'un blond roux, n'était pas moins inculte que ses cheveux ; ses longues moustaches s'écartaient en pointe presque jusqu'à ses épaules et donnaient à sa physionomie l'air brutalement guerrier dont se glorifiaient les Franks nos ancêtres. Enfin, son front bas et proéminent, ses yeux gris et un peu ternes, annonçaient un être voué aux superstitions autant qu'aux passions fougueuses du sauvage.

Pendant que nous le regardons, cet homme a traversé la longue pelouse, dépassé la limite dorée par les rayons du soleil, et le voilà qui arrive près du lieu où le sentier rentre dans le fourré des bois ; là il s'arrête tout à coup, et ses yeux, devenant fixes, prennent une expression redoutable de méfiance et de colère.

— Que faites-vous là, méchants pillards ? s'écrie-t-il en passant rapidement son arc dans la main gauche et en saisissant de la droite la poignée de son couteau.

— Eh bien I lui répond une voix insolente, est-il donc défendu d'entrer dans la forêt ?

— D'y entrer, non pas ; mais bien d'y couper des branches et d'y voler du bois. Et c'est là ce que toi et tes compagnons venez y faire.

A peine ces mots étaient-ils prononcés qu'une douzaine de paysans se levèrent dans les arbres et accoururent pour

soutenir l'homme qui avait répondu au forestier d'une façon si hautaine. Tous, vêtus de sarraux de toile grise, étaient grands et forts ; ils avaient dans leurs mains des cognées massives, et leurs longues barbes leur donnaient l'air de déterminés.

Entouré par sa horde, le voleur de bois reprit la parole :

— Allons, Rigauld, ne fais pas le mauvais I Les jours se suivent sans se ressembler. Hier, tu nous forçais de regarder la forêt avec terreur, et nous n'aurions osé y toucher non plus qu'à la tête tonsurée du moindre des frères de l'abbaye. Aujourd'hui, c'est tout différent, et afin que tu ne te mettes pas inutilement en frais de colère et de menaces, apprends que tes menaces et ta colère ne peuvent rien contre des gens résolus à user de leurs bras pour rester les plus forts. Eh vraiment, Rigauld, dans le paradis, coupait du bois qui voulait 1 II n'y avait alors ni moines ni abbés I

— Tu mens par ta gorge I répliqua brusquement le forestier, sans considérer le nombre de ses adversaires ; et dans la prison de l'abbaye, on vous fera tantôt connaître si les manants sont libres de prendre le bien de leurs seigneurs 1

Le paysan ricaneur fit tourner sa cognée au-dessus de sa tête :

— Eh quoi 1 Rigauld, dit-il, à toi seul tu veux faire marcher à ta fantaisie une douzaine de compères tels que nous ? Tu serais monseigneur le comte de Nevers en personne, monté sur son grand destrier de bataille et couvert de mailles sur tout le corps, que tu ne parlerais pas mieux 1 Approche donc, fanfaron, que je te montre qu'un couteau ne fait pas le maître devant douze cognées I

Rigauld secoua la tête comme un tavireau qu'on affronte ; sans se soucier du péril, il tira brusquement son arme, et d'un bond tomba sur son adversaire qui, mal préparé à une si téméraire attaque, sentit à son cou la main terrible de son ennemi. En même temps, le couteau du garde était levé et allait retomber ; les autres paysans accouraient, sûrs du moins de venger leur orateur et d'exterminer le téméraire chasseur de l'abbé, quand tout à coup, dans l'herbe haute, à quelques pas du groupe que secouait ainsi la fureur, une forme étrange se dressa en murmurant d'une voix rauque :

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