CHAPITRE SEPTIÈME
qu'elle fût habitée par des êtres vivants. Les chants entendus la nuit par les deux consuls auraient pu très bien, dans ce siècle, passer pour des mélodies angéliques lancées vers le ciel par des êtres immatériels ; et certainement, si des partisans de l'abbé avaient été surpris par les accents de ces voix pieuses, ils n'eussent pas manqué de croire et de répandre à ce sujet quelque beau récit de miracle. Mais on a vu la réflexion sinistre que seule ils avaient inspirée aux chefs des rebelles.
La pieuse demeure était donc silencieuse au dehors. Au dedans, les moines, leurs domestiques et même les hommes de guerre enfermés avec eux, n'étaient pas, tant s'en fallait, dans une situation d'esprit aussi joyeuse que les habitants du bourg. A peine le combat terminé, le chevaUer s'était empressé de remonter les marches de l'escalier tournant, et, remettant son épée dans le fourreau, il s'était approché de l'abbé, en prières avec ses moines sur le palier supérieur.
Monseigneur Philippe avait le visage éclatant et radieux et le sourire sur les lèvres ; le génie des combats faisait briller son auréole belliqueuse autour de ce front hardi, demeuré découvert pendant cette courte, mais rude mêlée ; car le chevaUer n'avait pris le temps de se couvrir ni de son heaume ni m.ême de son bouclier. Il s'approcha, dis-je, de l'abbé, qui, en le contemplant, fit la réflexion secrète que Gédéon, s'armant contre les Moabites, n'avait dû apparaître ni plus animé ni plus terrible.
— Eh bien 1 saint père, s'écria messire Philippe, voilà, je pense, quelques beaux coups d'épée 1 Vous pouvez vous relever et cesser vos prières ; les malandrins sont partis, hormis, je crois, trois ou quatre qui, tombés au bas des degrés, achèvent en ce moment de vivre et ne vous donneront plus désormais d'embarras !
— Oui, mon fils, répondit l'abbé ; après Dieu, cette sainte abbaye vous doit son salut, et jamais je ne l'oubherai... Mais peut-être serait-il insensé de nous abandonner trop à la joie. Repoussés une fois, nos serfs vont revenir ou cette nuit ou demain, et alors...
— Alors, repartit monseigneur Philippe, ils trouveront encore la même réception. Cependant vous parlez sagement, il n'est pas l'heure encore de nous féliciter ; puisque je suis le seul chevaUer, on ne m'accusera pas d'outrecuidance si
je prends le commandement de la garnison ; occupons-nous de prendre toutes les dispositions nécessaires et possibles. Et d'abord, saint père, peut-on pénétrer dans l'abbaye par un autre côté que cet escalier ?
— Oui, mon fils, répondit le moine ; il y a la grande porte de l'église, qui, à la vérité, est défendue par un mur crénelé ; mais je ne sais si, faibles de nombre et d'audace comme le sont nos serviteurs, ils pourront suffire à garnir cette muraille.
— Garnir des murailles avec le peu de monde dont nous disposons me paraît malaisé, répondit monseigneur Philippe ; cependant, montrez-moi votre muraille, et je ferai de mon mieux.
En s'éloignant, le chevalier recommanda à Foulques bonne garde, et ayant appelé ses deux pages, il arriva sur les pas de l'abbé à la place difficile qu'il s'agissait de défendre.
La façade de l'église, formée de grands arceaux romans, était percée de trois portes qui auraient été assez larges pour permettre, en un jour de solennité, à la population de Typhaines, aux bonnes gens des villages d'alentour et aux pèlerins, toujours assez nombreux, d'entrer en masse serrée dans la maison divine. Quand l'abbé, entouré de ses moines, officiait devant les saintes reliques, entouré de toute la pompe pontificale, l'architecte avait tout fait pour que du pied de l'autel le dignitaire ecclésiastique pût porter ses regards édifiés sur la foule qui rempfissait alors l'église, couvrait le préau et se pressait, compacte encore, sur les pentes du mamelon. Mais un esprit sage et prudent avait contrarié avec savoir ces dispositions somptueuses de l'art ; aux jours difficiles où la guerre eût menacé l'abbaye de ses brandons, la façade et ses trois portes auraient trop compromis la sûreté des moines ; il faUut renoncer à une si périlleuse magnificence. On avait donc tracé, avec toute la science guerrière de l'époque, un mur de quinze pieds qui, enveloppant toute la façade, la protégeait de ses épais créneaux et ne laissait parvenir à ses portes que par une issue d'un pied et demi de large, assez basse pour qu'on dût pher la tête en la franchissant. Les cérémonies religieuses y perdaient sans doute de leur splendeur, mais l'abbaye y gagnait beaucoup en sécurité.