‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 32 sur 169 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

Quand le chevalier se trouva sur le mur, il l'examina rapidement, et le premier coup d'oeil suffit pour amener sur ses lèvres un joyeux éclat de rire.

— Vous n'espérez pas, saint père, dit-il, que je vous propose de défendre ce rempart ? nous y serions une douzaine d'hommes d'armes que la chose serait déjà fort difficile ; car je ne vois pas de fossés, et le mur est bas ; mais, dans notre position, Charlemagne et son neveu Roland ne voudraient pas se charger d'un tel poste. Non 1 Faisons mieux. Abandonnons ce mur, abandonnons l'église, et contentons-nous de travailler promptement cette nuit à murer le passage qui mène du <;hœur et de la sacristie dans l'intérieur du monastère ; de cette façon, nous n'aurons plus absolument que notre escalier tournant à garder, et je vous jure sur mon honneur qu'une armée entière n'y monterait pas.

L'abbé jeta sur monseigneur Philippe un regard résolu et lui répondit :

— Vous pouvez avoir raison, mon fils ; il me semble comme à vous que nous sommes trop faibles pour conserver notre église ; mais si mon sang doit couler dans ces jours malheureux, c'est sur le seuil du lieu saint qu'il sera répandu. Non, jamais je n'abandonnerai à la profanation le sanctuaire du Seigneur, les chapelles où reposent tant de saintes reliques, -les tombeaux des abbés qui m'ont précédé, les pavés mêmes que les pas de tant de fidèles ont honorés et rendus sacrés pour moi 1 Qu'y a-t-il dans cette enceinte qui vaille la peine d'être sauvé par le sang ? Sont-ce nos cellules, les cloîtres, les corridors, les salles des chapitres ? Non, mon fils, l'église est tout, le reste ne vaut pas qu'on y songe 1 Et je vous le dis avec vérité, si mes moines et moi n'avons d'autres moyens de garder nos misérables vies qu'en livrant, qu'en trahisant nos autels, ne pensez plus à nous, nous sommes prêts à périr.

Le chevalier ne répondit rien et pensa que l'abbé n'avait pas tort. On ne comprenait alors parfaitement que les sentiments absolus, les raisonnements déraisonnables qui donnent à ceux qui les poussent jusqu'à la pratique la palme de l'héroïsme ou les désastres de la fohe. Un capitaine d'un temps moins barbare eût essayé au moins de convaincre l'abbé que l'on pouvait, sans grand dommage, transporteries

reliques et les objets les plus précieux dans l'intérieur du cloître, risque à purifier plus tard l'église si les rebelles osaient la profaner ; mais monseigneur Philippe trouva si naturelle l'opinion exprimée par l'abbé, qu'il ne chercha pas à l'ébranler, et même, sans se décerner à lui-même aucune couronne pour ce qui lui venait en pensée, il répondit simplement :

— Eh bien I nous essayerons de défendre le mur. Maintenant, saint père, venez, que nous parlions d'un sujet assez sérieux ; et vous, mes pages, restez ici ; si ces manants qui sont là-bas derrière les débris de la grande porte font mine d'approcher, appelez-moi à l'aide.

Ce disant, le chevalier emmena l'abbé, et, rentrant avec lui dans l'intérieur du couvent, il lui dit :

— Que mangerons-nous demain, après-demain et l'autre après-demain ?

L'abbé croisa les mains et ne répondit pas.

— Hum 1 dit monseigneur Philippe, on vante cependant, d'ordinaire, l'abondance qui règne chez les moines.

— J'ai été imprévoyant, murmura l'abbé.

— La charité pour les pauvres vous a emporté trop loin, saint père, ^dit le chevalier avec respect ; vous leur avez tout donné. Mais nous aurons bien demain une croûte de pain chacun et quelque peu de vin ?

— Oui, vous aurez cela, dit l'abbé ; mais pas plus.

— Ainsi, il nous reste quelque chance de tenir bon jusqu'à demain soir, poursuivit le croisé ; profitons-en pour tenter notre dernière chance de salut. Il faut qu'un de vos hommes se dévoue, sorte d'ici, trompe la surveillance des vilains, et aille demander du secours chez votre ami le plus proche.

— Vous avez raison, répondit l'abbé, je vais écrire au seul ami qui puisse nous porter secours. De tous côtés les vassaux du comte de Nevers entourent les terres de l'abbaye ; d'eux tous je n'ai rien à attendre que du mal, par la fidélité qu'ils doivent à leur seigneur. Il n'est qu'un seul appui sur lequel Je puisse compter, c'est celui de la demoiselle du Cornouiller.

— Ah 1 saint père, s'écria monseigneur Philippe en devenant tout rouge d'émotion ; serait-il vraiment possible que Mahaut fut informée de ce que nous allons faire ici ? Par la croix, vous me doublez le courage, et je vous supplie, quand vous allez écrire, de dire à ma promise que je suis avec vous.

— Je le ferai, répondit l'abbé.

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