‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 33 sur 169 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

— Mais ne tardez point I voilà la nuit qui est favorable ; la lune n'est pas levée encore ; nous ne trouverons pas un moment meilleur pour dépteher notre messager.

— Je vous crois, mon fils, et sans tarder je vais aller écrire à la seule personne qui puisse aujourd'hui nous venir en aide dans notre infortune.

L'abbé et le chevalier se séparèrent. L'idée de savoir Mahaut bientôt instruite de son retour de terre sainte et des dangers qu'il affrontait, alluma dans l'âme de monseigneur Philippe un sentiment délicieux. Il ne doutait pas, d'après quelques mots échappés à la grande circonspection de l'abbé, que l'affaire de son mariage ne fût en meilleur chemin que celle de la restitution de ses domaines, et comme, après tout, son amour était, avec le plaisir de guerroyer, ce qui le préoccupait davantage en ce monde, il ne trouvait plus que l'avenir se présentât sous des couleurs sombres. Quant à des échecs probables ou seulement possibles, il faut lui rendre cette justice de déclarer qu'il n'y songeait pas, car il était vraiment homme de guerre dans toute l'étendue du mot, et imprévoyant comme un enfant.

Rempli des plus flatteuses espérances, il alla rejoindre Foulques, qu'il trouva l'épée nue sous le bras, le dos appuyé contre le mur de l'escalier tournant, et faisant la leçon d'une voix et avec une mine également farouches aux valets du monastère. Il avait, en l'absence de son maître, ordonné à tous ces gens d'aller s'armer de ce qu'ils pourraient trouver, et il présenta à messire Philippe cette vingtaine de coquins peu valeureux, peu animés au combat, mais fournis, encore mieux qu'on n'aurait dû l'espérer, d'épées rouillées, d'arcs, de lances, et voire même de quelques heaumes.

— Si nous étions, dit Foulques, en rase campagne, je sais bien qu'il nous serait à propos de marcher sur les talons de ces braves pour les empêcher de nous fausser compagnie ; mais ici, derrière des pierres et un peu à l'abri, ils pourront encore nous servir malgré leur mauvaise mine.

Messire Philippe envoya quinze de ces braves gens rejoindre ses pages sur le rempart de la façade. Il laissa Foulques avec les deux archers au poste important de l'escalier ; il plaça les cinq soldats improvisés qui lui restaient en sentinelles dans différents Ueux d'où l'on avait vue sur la campagne et sur le bourg, comme, par exemple, au sommet du

clocher, et lorsque toutes ces dispositions furent prises, il se coucha par terre dans son manteau et se mit à penser à sa promise, à son père assassine, à ses biens enlevés, aux combats qu'il allait glorieusement livrer, et, en pensant ainsi, il attendait que l'abbé eût fini d'écrire sa lettre. Pour tout homme doué même d'une raison vive et prompte à conclure, on conviendra que tant de sujets de méditation à la fois eussent été capables de troubler, d'étourdir ; qu'on juge donc si le bon chevalier, qui avait l'imagination plus emportée et plus chaude que le jugement droit, devait se perdre au miheu de tant de sentiers divers. Cependant, deux points dominaient dans ses méditations ; l'un était sa tendre affection pour Mahaut ; l'autre, le désir ardent de remettre les manants révoltés dans le devoir. Le mot de commune lui était instinctivement odieux, et la conduite que tenait le comte de Xevers paraissait si inexplicable à sa loyauté qu'il en concevait un mépris sans bornes pour son suzerain.

Pendant que le gentilhomme s'abandonnait ainsi à ses rêveries, le chef et le seigneur de ce lieu de prières avait cheminé vers sa cellule, et, une fois arrivé et la porte close, s'était jeté sur son lit, dans l'attitude du découragement le plus profond. Le père Anselme se faisait de sa situation une image plus terrible, plus vraie sans doute que l'insouciant et turbulent chevalier. Il savait mieux que l'homme d'armes la valeur du cri de liberté poussé à cette époque dans tous les coins de l'Europe par les rassemblements de gens de mainmorte qui se croyaient la puissance de proclamer leurs volontés ; il savait que la lutte nouvelle était un combat dont l'issue devait amener ou l'abaissement de la puissance de son Église ou le massacre des bourgeois qui avaient, pendant tant de siècles, été les instruments dociles de la grandeur et de la richesse de l'abbaye.

Rien dans la douleur de l'abbé ne provenait d'un égoïsme étroit et honteux. Jeter les yeux sur la demeure pauvre et misérable qu'il s'était faite au centre de son splendide monastère, c'était assez pour s'en convaincre. Certes, dans toute la vaste étendue des fiefs de Typhaines, il n'était pas un seul paysan, il n'y avait pas dans toute la chrétienté un si pauvre ermite qui ne pût s'effrayer de la misère dont le puissant abbé Anselme s'efforçait d'augmenter sans cesse les rigueurs autour de sa personne. Disciple et disciple bien-

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