CHAPITRE SEPTIÈiNIE
aimé de saint Bernard, Anselme avait porté dans le rang suprême auquel ses talents, l'élévation de son caractère et de son dévouement à l'Église l'avaient fait parvenir, toutes les vertus, tout l'ascétisme, toute la rigueur inflexible qui jadis l'avaient fait chérir du sévère fondateur de Clairvaux.
Mais dur pour lui-même et plus que désintéressé, il devenait ambitieux quand il s'agissait des intérêts de sa cause, des richesses de son abbaye. Il avait médité avec courage tous les événements de son temps ; il avait vu, soit en Champagne, soit en France, soit encore sur les terres d'autres seigneurs, des évêques et des abbés dépouillés par leurs sujets de leur antique autorité, et il avait fait tout ce qui était en lui pour détourner de son monastère d'aussi mauvais jours. Il s'était attaché à se faire aimer de ses vassaux ; il avait diminué autant qu'il l'avait pu la pesanteur •des tailles et des corvées ; sa charité immense avait été chercher toutes les misères pour les soulager ; il avait constamment tenu ses greniers seigneuriaux vides, par la généreuse prodigalité avec laquelle il secourait les pauvres, et il avait espéré le salut non seulement de cette politique sainte «n elle-même, mais de la protection que ses austérités personnelles, que les vertus de ses moines soumis à une discipline rigoureuse, devaient contraindre la justice céleste de lui accorder. Se méfiant à bon droit des sentiments secrets <ie son illustre voisin le comte de Nevers. il avait essayé, à l'aide du père Nicolas, si estimé comme chevalier par le courageux suzerain, de détourner l'orage ; bref, tout ce que la prudence la plus clairvoyante, tout ce que la dévotion •la plus ardente et la plus vraie avaient pu prescrire, il l'avait fait ; mais prudence, dévotion, charité, tout était venu échouer devant l'obstination secrète de ces gens de la glèbe qui, plus que la charité, plus que l'affection, plus que la justice, chérissaient désormais et voulaient la liberté.
Enfin, après un moment donné à ce que l'abbé appelait lui-même sa faiblesse humaine, il prit un fragment de parchemin, écrivit quelques mots à sa pupille et revint trouver le chevalier. Le plus jeune, le plus ardent, le plus courageux des valets de l'abbaye, celui qui connaissait le mieux les sentiers, fut chargé du message ; l'abbé fit appel à son dévouement, lui donna sa bénédiction, et lui promit la liberté et une chaumière, si le surlendemain les hommes d'armes
du Cornouiller arrivaient, conduits par lui, jusqu'à une des tours.
Afln d'éviter les postes des rebelles, le messager fut, au moyen d'une corde, descendu d'une des fenêtres de l'abbaye sur le côté du rocher opposé au bourg, là où la surveillance des assiégeants était le moins éveillée. Ce fut un moment pli'in d'inquiétude que celui où le valet, enfin parvenu au bas de la muraille, se mit à regarder avec précaution autour de lui, et se ik'tida à descendre le monticule en rampant. Les regards inquiets qui le suivaient de la fenêtre le perdirent bientôt de vue dans les broussailles, et alors l'abbé, calme comme il convient à l'homme qui commande, dit au chevalier :
— Si cet homme peut remettre cette nuit sa lettre à la demoiselle du Cornouiller, notre délivrance est assurée ; car ces révoltés sont hors d'état de résister à la plus faible troupe de cavalerie, et je ne crois pas que de sitôt les hommes d'armes de Nevers les aient rejoints. Espérons, mon fils.
— J'espère, dit le chevalier en étouffant un bâillement formidable ; mais, avec votre permission, saint père, je vais m'aller étendre sur le rempart et j'y dormirai quelques heures ; je n'en manierai que mieux Rudaverse quand l'assaut viendra.
— Faites, mon fils, répondit le moine, enviant en luimôme la tranquillité du laïque, et, pendant ce temps, je dois, avec mes frères, supplier le ciel de nous prendre en pitié.
Tandis qu'il se rendait à l'égUse, suivi de ses religieux, le valet chargé du précieux message était arrivé au bas de la colline ; il en avait fait le tour, et, d'un bon pas, s'était dirigé vers le bourg, où, un quart d'heure après avoir quitté l'abbaye, le déserteur remettait le billet destiné à Mahaut entre les mains de maître Simon.